Tes dents trébuchent dans ma bouche.
"Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages."
Robert Desnos - La voix in Contrée
Je te déteste, je me défaits de toi, de mes souvenirs, de ton odeur de linge propre, de tes cheveux gras, je me défaits de ta main qui ne prend jamais la mienne, je me défaits du nom de ta ville qui me fait trembler, de ce trouble-là, de tes yeux immobiles, de ton sourire rentré, je me défaits de moi avec toi, pour rien. Je me défais de toutes les filles de mes agonies. Ce soir je ne bois pas, et demain non plus, je ne ferai rimer de peur aucun ventre. Adieu Anne, Adieu Marion, adieu Camille. Ne viens pas s'il te plaît demain, ne viens pas voir ma honte, ne viens pas voir mon visage gribouillé d'encre noire. Fais comme si tu ne m'avais pas connu, ma Camille. J'abandonne toutes les filles pour espérer abandonner le désespoir. Je ne veux plus être écrivain, mais c'est trop tard. Je suis piégé dans un habit noir, on dirait que je suis un croque-mort. Mes mots assassinent.
En Afrique du Sud, les gens n'ont pas d'argent,
alors ils ne peuvent pas entrer dans les hopitaux et ils meurent à la porte.
Dehors, les petits Africains qui passent sur les trottoirs,
continuent de chanter et danser en faisant allez des petites gourmettes d'argent à leur pieds.
Il y aune époque amoureuse qui attend que tu marches à côté de moi
Pourquoi tu ferais ça ?
Penchée aux persiennes lourdes de matinées.
Ce serait si facile, si nous savions tout dire. Si l'on savait les mots sur nos ressentis. Moi qui voudrais t'écrire, pour te faire vivre, si seulement je savais. Mais dès que l'instant passe, l'attente est longue. Les mots doivent traverser les bois épais, en frôlant les roses ignorées, en se dressant aux sommets des arbres pointus, et caresser les herbes éteintes. Les gens autrefois, avaient de la force. Je le sais. Je le sais parce que je l'ai vu. J'ai vu les femmes qui savaient aimer.
Elles, reines. Les reines perdent leurs regards, dégrafent leurs longues robes inutiles, et se jettent dans les fleuves sales. Je les ai vus marcher vers moi. Elles prêtent leurs couronnes, et renversent leur cheveux dans une eau verte d'algues. Leurs corps pâles se dessinent avec le mouvement de l'eau, tout à coup, elles n'ont peur de rien. Elles deviennent, végétal vénéré. Parodie de tendresse. Tiède comme la colombe qui vient d'être abbatiale. Molle comme la chair concernée. Les cieux tombent sur les épaules, les Dieux leurs glissent le long de la poitrine, l'amour enfin amadoué le sexe, le minuscule palais s'accroche sous l'oxygène, se noie dans la clairière salée. Nous, nous prenons des mains dans nos mains sans en retenir la forme, le moment effile nos cachemires, le moment mouille nos laines solitaires, le mouvement s'enroule autour de nos talons informes, pour faire virevolter nos corps dans toutes les capitales illuminées. Nos corps passent dans les rues, nos corps passent dans les corps. Nos corps défont les lits des autres, des lits qui seront toujours refaits proprement le lendemain, des lits que nous retrouverons toujours vides, et sans traces ni plis. Les lits de mes pensées où tu n'es qu'une idée. Nos corps passent sur les plages, entre les vents. Le moment fera glisser nos corps entre les nuits et les jours, pataugeant entre un coucher de soleil et un aurore. Le moment entérinera nos corps contre des vitres et sur des tables. Nous habillons nos peaux de différentes haleines, sans en garder le nectar. Nous nous penserons chanceux, entre des bras dont ne nous retiendrons pas la puissance. Nous saisissons des rêves, qui, à peine soupirés, s'envole avec nos cheveux. Moi, je les ai vues les reines. Elles se sont immobilisés dans leurs nageoires, et nettoyaient leurs masques avec leurs doigts si vivants qu'ils dansent sur leurs gestes. Elles ont recouvert le jour de leur humilité collante. Elles ont chargé les bateaux de leurs tristesses, ils s'en sont allés vers nos larges humaines, et les ports sont devenus sombres.
Tu sais, comme une lampe électrique qui grésille avant de s'éteindre.
Elles descendent de leurs trônes précipitamment, se prenant les pieds dans leurs tapis rouge, elles ne chantent plus devant leurs miroirs. Si seulement l'on savait, les mots qu'il faut écrire, si ont pouvait les connaitre avant de les comprendre, les arrêter entre deux arbres qui cachent la lumière sur ta peau d'épouvante, ces matins-là. Mais pourquoi tu ferais ça ? Quand tu te penches. Pourquoi tu ferais ça, dis-moi ? Pourquoi tu sauterais de ta fenêtre en tenant les extrémités de ta robe blanche par le bout des doigts, pour que dans ta chute, je puisse y apercevoir moi aussi, un petit bout de ces reines. Que j'ai vues, mourir d'amour. Ces reines, je les ai vues cigarette à la bouche, au fond du café, qui de leur petits doigts de pêcheuses caressaient le bois des tables comme je les imaginais caressant du bout des doigts, ces rivières sales. Nous, ne savons pas dire. Pourtant ce serait si facile, dans ce que je t'écris là, de dire "il suffirait qu'on s'aime". Les reines, ont saupoudré mon visage de leurs fumées, et l'une d'entre elles a dit "Tout ça, c'est parce que j'aimais".
Entre nous il y aura toujours une reine d'autrefois qui sera là, au fond d'un café, pour nous rappeler que seul l'amour nous rend entier. Pour toute la nuit qu'il abrite.
Un midi, que tu auras des secondes à toi, rejoins-moi place de l'Uruguay, où je viens lire et écrire. Où les passants se disent « c'est indécent d'être aussi vivant ».