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3 août 2013

Pour le mot d'amour

Par amour

pour le mot d'amour en vérité

C'est à dire
Le ventre altéré
Les mains affamées
Toute la douleur concentrée en un seul point
La bouche ou bien le regard
Ou plus en détail
Les lèvres et les yeux
Ou plus sensiblement
Dans l'odeur bruyante
Du cri des pleurs
et de la haine.

Regarde

Ma peau a passé de mode
Mes yeux sont d'un autre temps
Anaïs hier m'a parlé 
De sa mort prochaine
J'écoutais émerveillé cette matière précaire
Ce corprs délabré, pourrissant, ce corps à ce point crépusculaire
D'eau morte, gelée, d'eau noire, de tourbe
Emerveillé
Comme enfant imaginant le bruit menaçant des stukas sur la campagne française

Les femmes abusées et leur air de morte

Les enfants troués par une mitraille au hasard semée


Les officiers allemands au moment de jouir
Beaux et sévères

comme leurs cousins
Bourreaux du peloton d'exécution

avant de faire
FEU

 


Mais j'ai perdu le temps présent
et
le mot d'amour
Je remonte la pousisère méntale
La farine des jours
l'effort de la meule
Sur la vie
La parole broyée
Sur les blés et l'orge
rongés

 

J'en étais à je ne sais quelle syllabe déjà perdue
De mon gémissement de jais
Je te parle à toi oh il y aurait à dire encore
Pour ton air noyé, quand tu te couches dans les draps
A la recherche de la mer
A te dire, quand tu t'apprêtes à 

Mais un je ne sais quoi t'arrête
Un souvenir peut-être
Qui te fige comme une peur

 

Pour le mot d'amour, moi :

J'ai traversé des étendues de désastre, des chemins de cendre, des années entières de neige. J'ai traversé des époques d'angoisse. Toute la France et le monde en entier. J'ai parcouru j'allais dire le vaste vaste monde comme s'il était tout un, le vaste monde des objets et le monde aussi intérieur des douleurs. J'ai parcouru toute l'étendue du langage ; j'ai atteint l'abîme du silence.


J'ai marché contre le miroir, buté sur le miroir, fasciné par paysage réflechi mais ce n'était que la lumière contrefaite, que la faïence de la salle de bain mal comprise par la surface polie. Ce n'était pas les seins de Marion, pas les yeux de Diane, pas les mains d'Elise, pas, pas, pas. Ce n'était qu'un mot d'orgueil. Une sensation, un reste crédule lentemant fanant dans ma barbe.

Dans le mot d'amour
Miroir falsifié

J'appelais cet autre-moi, ce double tronqué, cet être de froid 
Marion, Diane, Elise
Et j'aimais du reflet cet

air de jeune homme éternel 

Sa pochette de crises

Pliée dans la poche

Ou froissée peut-être

mais comme une

croyance

J'aimais, j'aimais

Ah ses cheveux, ses yeux, et le bruit de foule dans ses pas

Je voulais être celui-là

Narcisse de pluie fine

Etranger, je me suis plu étranger.

 

J'ai cru comme toi ah moi aussi
Mesurer mon amour au sonomètre


Exposer brûlures et décibels
Gorges enrouées des lendemains 

De haine
Comme  preuves d'amour.

 

L'amour qui n'est pas un mot

cette chanson sans paroles.

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23 juillet 2013

Le désert d'Atacama

Je suis volage jusqu'aux plus absurdes compromissions et mon coeur bat et bout dans cette poitrine de carnage, d'incendies ou de suffocation. Aujourd'hui la peau tâchée de mort du code de procédure pénale, ses cheveux teints en sang, son langage d'incandescence, de chiffre, d'angoisse. Son interminable litanie d'être et ses mille façons de pute bourgeoise me paraissent la parole enfin déchiffrée d'une amoureuse. Je suis une femme frivole et la robe noire de ces presques nonnes, ah comme je la vois bien se soulever dans la poussière de nos procés-flamenco intentés au ciel pâle, aux anges de poussière et de miséricorde. Je me vois devant les miroirs dans l'habit de ces tragiques, tragiques seulement dans ces Eglises pour de faux -et les plaintes des condamnés unies aux pleurs des victimes, orgue vivante de nerfs, tonnent comme le cri d'un Dieu crucifié-

Par bonheur hélas, bientôt je longerai les ruines douloureuses d'Amérique. Loin de l'Europe où l'on sait trop bien mourir.
J'irai parcourant les crevasses du Mexique, ramassant le sable meurtri par les pas des pumas. J'irai crever de soif, piétiné par la course des mirages du désert d'Atacama. Les nuits dureront peut-être couleur d'insomnie, dureront peut-être glacées et dangereuses comme le cerne d'un poète.

Dans ces contrées sans dompteur, je réécrirai la loi pénale. Je désignerai le ciel immense, vide ;  je désignerai l'océan profond, abandonné ; je désignerai le désert interminable, dépeuplé. Je tracerai avec mes pas dans le sable chaud et innocent des prénoms d'amoureuses, je jetterai à la mer des pierres peintes d'initiales, je lancerai vers le ciel un soleil neuf et pur. Je dirai de toutes ces choses vierges, voilà le code pénal de désormais. Réformé pour tous les vivants, les tremblants, les peureux. Voilà un monde pour vous, de signes étranges, de balafres belles. Voilà un monde pour les réprouvés, les criminels, voilà le monde des bagnards déchaînés, des crimes peints en blanc par le baiser d'un amour. Voilà la cage de Dieu, crachez en passant, du fond de vos poumons, du fond de vos mémoires, crachez, crachez votre peur de mourir et toute votre espérance. Crachez, crachez; il y a ici des siècles pour s'aimer. alors crachez, crachez.

16 juin 2011

Mes pas dans la nuit

Tu es belle, belle, belle.
Oui je te tutoie et je fais de petits rien avec les mots d'enfant. Un langage si petit qu'il ressemble aux chants ou aux peurs de jadis.
Qu'importe, qu'importe.
J'ai vingt ans, il me reste plusieurs éternités à épuiser ce soir, à faire rompre contre mon corps dur et en colère.
En colère contre le ciel jamais assez haut et les baisers trop vite las...
A vingt ans, on découvre le sentiment, le sentiment gigantesque, avec ses forêts de drame et ses incendies : la haine. La belle haine, fantastique, avec ses animaux de toutes les couleurs, ses lacs où mille fois je me jette et me reflète
Vingt ans, et tu es belle, belle, belle, de l'autre côté du siècle où tu es née, et de la mort rôdeuse délicieuse déjà autour de toi.
J'aime ton parfum, ton parfum de brume et d'haleine de la mort.
La mort oui que tu croises parfois sans savoir, à côté de laquelle tu couches et qui de ses gestes obscènes et somnambules parfois te touche.
C'est le secret de tes yeux, les doigts de la mort sur tes paupières.
Belle, belle, belle
Donne moi ton prénom pour les murmures de ma nuit
Pour les cauchemars de tout à l'heure
Pour l'ivresse du vendredi soir
Quand j'irai dans les cafés
Le chanter
Accompagne moi s'il te plaît
de ton prénom dit
murmuré
comme sur un violon
Brisé par l'amant

jaloux.

23 mai 2013

Le sexe d'Antonin Artaud

Quand Artaud emploie le mot "Sexe" une odeur criminelle, absolument criminelle s'en dégage. Quand il utilise le mot "Vierge", aussi, celle-ci n'étant que le crime à rebours. La vierge d'Artaud, fausse-sainte, putain en gésine, crucifie la chasteté originelle.

Sexe lorsque moi je le dis, je veux alors signifier l'important l'essentiel, la chair par où elle compte et non toute la matière excrémentielle : ongles peints, cheveux teints, dents vernies.
Je dis "sexe mutilé"
et je dis encore, cette fois avec des mots souterrains, "sexe méprisable" et donc encore mutilé mais mutilé autrement, par une autre forme de rage.

Les rêves sans sexe sont des rêves sans
Images
Des rêves muets, éteints, gris
Etendue de néant, préface de la
Mort
Où le sexe absent
Rampe dans le Rien.

Sexe a chez moi un sens particulier qui pourrait s'approcher de celui de "virilité" s'il n'était exclusivement masculin. Sexe, je le prononce toujours à regret, afin d'indiquer l'absence, la grande zone calcinée de l'être humain non fait de ciel.
Je dis Sexe, comme je pourrais dire : Coeur.
Sexe, voilà, une façon de Coeur Obscène.

Coeur après minuit, mon sexe

15 avril 2013

Sors de ton corps.

Ci dessous : 
Artaud in fragments oubliés
ce sont les écrits sortis de sa mémoire lorsque les docteurs posèrent sur son crâne leurs électrodes dangereuses
ici on a pu récolter le langage prisonnier des décharges
et on le restitue tel que
avec son odeur d'orage
de mort
de torture
et de foutre

 

 

Vous haïssez la Vie (sanguinolente à l'extrême ; c'est à dire sensible)
Avec vos mots qui sont aussi vos âmes
Précaires
Et vos corps
Insalubres 
Parfaits pour des âmes comme les vôtres 

 

 

On trouve dans votre bouche l'état le plus avancé, le plus forcé de décomposition
Une forme de putréfaction intime
Cette maladie mentale, la morale et 
Votre langage suinte le
Sommeil
le sommeil atroce, lent, morceau choisi de la mort votre sommeil
Loque d'éternité
Mutilé de son sexe, de ses songes et de ses peurs.

 

Lâches, incapables d'assumer cette progéniture, votre langue, vous inventâtes en place de généalogie mot plus criminel encore
Etymologie
Le dictionnaire : coffre de votre saleté

Saleté
Gardée, protégée,

 


Je remplace toute langue par le cri funeste, l'immense hurlement, la sainte mélodie : JE JE JE JE JE JE JE JE.
Te-Deum des miroirs et des incendies ; des livres ouverts à l'endroit d'exister
Je écrit en tout à fait sang, en brûlures et soleils.


Je suis pour la vie émue jusqu'au
Mal et son ombre le diable
Pour les lèvres douloureuses de tous les amoureux
Trahis
Puis
Trahis
Encore
Et
Enfin
Pendus


N'avez vous jamais envié l'angoisse du ciel
Le soleil humide comme un coeur brisé
A l'instant de crépuscule ? 

Jamais ? Comme ça vous ressemble, ce mot, jamais. Jamais on dirait tes mains, ton visage, ton sexe. Toi et toute ta famille, ton étymologie.
Chaque fois qu'il fût question d'infini vous mîtes entre lui et vous une croix, un désert, une constitution, vos deux mains obstacles et toute votre perversion. Chaque jour, pour exister, vous creusez de nouveaux et très originaux charniers.
(certains dit-on tentèrent d'y enfouir le soleil, le saisir de leurs mains insensibles, mais lui agile s'enfuit très haut dans le ciel)
J'y ai gémi plus qu'à mon tour, moi exilé de toutes les terres
Banni du ventre
Maternel.

Moi


Apprends toi-même ton propre hurlement c'est je crois la maxime de Delphes, déformé par les siècles et les philosophes.
Allez. Remue de l'âme, sors de ce corps, cette rue, cette
Impasse.

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18 décembre 2012

Inexacte s’il me fallait te ranger dans un mot,

Inexacte s’il me fallait te ranger dans un mot, te prendre à son piège de sable mouvant, inexacte. Ombre changeante, tourmentée par le soleil, maquillée de saisons ; Inexacte, mon amour.
Dans la neige dure et glacée, inexacte. Inexacte où tu ne t'enfonces pas, inexacte dans l'eau qui te prend et ne te change pas.
Inexacte mon amour, quand tu es loin de moi.

10 décembre 2012

La vie, enfin

"Enfin j'avais pu trouver un sens à ce cœur porté partout -asiles, baisers, opéras- douloureux et malade. Voilà sa vérité éclatante, voilà sa lumière déchiquetée : souffrir. 
Toute la vie je m'étais préparé à aimer, comme tous les maigres j’y cherchais mon appétit, ma force, ma colère. Je savais la nuit, l'ombre, les pleurs et toutes ces choses sensibles. J'ai lu les plaintes des poètes...mais je ne savais pas encore être poète.

Et puis que peut-on face à son goût du miracle, quand on joue depuis toujours à basculer son siège en arrière à la recherche du point prodigieux du vertige -malgré l'inquiète colère de la mère. Là où le coeur retient son souffle, où le ventre brûle de peur. Toute ma vie j'ai cherché ce moment de tension, cet instant de danger et de déraison.
Alors je me suis préparé à aimer (ou prier, ce qui pour les faillibles du coeur n'est que la conséquence la plus naturelle) avec ce soin de l'actrice dans la loge quand elle sent à ses mains faibles et son corps lâche que c'est pour la dernière -déjà- fois qu'elle joue. Pour ce dernier acte -de sa vie et de sa gloire mais sa gloire et sa vie se sont mêlés comme le monde et la scène confondus en l'espace qu'elle occupe (toujours scène, et toujours monde)-, elle rallume ses gestes et trouve dans sa volonté une nouvelle jeunesse -précaire, brûlante. La voilà qui se lance dans le feu, elle n’est plus que brûlure. "
26 novembre 2012

L'infini

C’était tout notre pouvoir, l’infini et nous n’eûmes jamais rien eu d’autre à offrir. Et l’infini ça ne se tend bien qu’à des amoureuses mouillées de froid, tremblantes de faim. Aux peureuses, aux repues, aux désertiques ? Jamais. Pour elles on a fabriqué des cinémas et c’est bien assez de démence pour contenter leurs poitrines effrayées, bien assez de sentiment pour remplir leurs coeurs tièdes et ratés. Qu’y feraient-elles dans cette grande étendue de désastre, ce rectangle de toutes les saisons ? Au bord des balcons, à ces corniches urbaines, tu les vois inquiètes comme des somnambules. Leur vertige s’atteint à cette hauteur ridicule.
Bien entendu, si tu amènes une de ces quelconques ici, à l’infini, je veux dire. Elle cherchera frénétique un miroir, et s’étonnera de n’en trouver aucun. Elle te reprochera l’infini «c’est donc ça ? Je préfère mes cabines d’essayage.»
Laisse leurs maladies du coeur, de l’âme, leur sale maladie mentale : la morale.

16 novembre 2012

Musique

J'écoute de la musique
Laquelle ?
Ton coeur qui va battre
Tes ongles sur ma peau
J'écoute
Un deux trois
Le silence de mort que tu laisses
Quand la porte claque
Tout.
J'écoute la musique du monde
Tes petits pas sur le plancher parce que tu n'as pas enlevé tes talons
Tous les soupirs de ma gorge.

j'écoute le bruit de tes baisers
Parce qu'enfin ta lèvre est lourde, est mûre
de ce fruit.

La poésie entre partout, impolie, les mains sales, les souliers crottés et lorsqu'elle se met à chanter -faux- tout est pardonné, et sa voix, et sa bouche cramoisie et son corps maigre. Tout. La poésie s'habille de ciel, elle se déverse dans les lits, sans le bruit grossier de l'amant. Elle occupe par le chant toute la place vacante.

Si toi aussi tu veux tenir ce rire content, cette façon de rester jeune mieux qu'avec tes liqueurs, tes crèmes de jour, de nuit, vient goûter dans mes bras les insomnies primitives. Celles qui mettent le feu à tout, à ton petit ventre capricieux, à tes mains à aimer. Oh, ce ne sera pas long, la nuit passe si vite quand on est le bout d'une rime, mais ah, fille, femme, ou tout ce que tu veux pour qualifier ton sexe je te rendrai de la couleur des pierres noires et parfumées...Ce n'est pas grand chose la poésie. C'est une infirmité, une blessure, mais voilà, une glorieuse, une de nouveau combattant, d'une guerre, d'où l'ont revient changé, la peau tannée, le coeur plein et brisé.

Toi, tu peux venir chanter avec moi, les mains levées, sans les poings serrés, les révolutions, pf, je les laisse à ceux qui ont dans le ventre une pourriture à épuiser. Mon ventre est pur, pur...comme une biche effroyable.

16 octobre 2012

J'écris avec le clou des crucifixions

J'écris avec le clou des crucifixions /

 

Aujourd'hui maman est morte. Je te l'écris et tu dois te demander pourquoi. Aujourd'hui Maman est morte, et pour moi, la moitié des femmes est partie avec elle. Voilà. Voilà pourquoi je t'écris, parce que j'ai perdu la moitié d'un sexe, la moitié de toutes les femmes. Tu comprends ? Tu es ce qui reste des femmes....La Femme maintenant que je suis orphelin.

Ne me réponds pas, s'il te plaît, en énumérant toutes celles que tu as croisé la veille, et toutes celles que tu vas croiser tout à l'heure, quand le coupe-papier t'ouvrira le coeur et les lèvres. Celles-là, ce sont des ombres, des restes, la portion congrue. Une foule de maigres, d'invisibles.

 

 

 

19 septembre 2012

Silence

Parfois, comme ce soir, parce que je ne parviens plus à dire, que la parole s'est érodée jusqu'au silence, jusqu'au vide, jusqu'au blanc. Parfois, comme ce soir, je pressens -en buée, fumée, vertige, spasmes- l'existence d'une « langue usée ». Langue intermédiaire entre la langue morte et la langue vivante. Langue épuisée, somnolente dans la bouche des muets. Langue jamais reposée, jamais tranquille, jamais neuve. Langue d'infirmes. Langue de trop tôt, langue couleur de la nuit interdite et du matin maussade. Langue à l'horizon -l'infini- effondré, brisé, courbé comme une prison de signes définitifs, de condamnations définitives, de lois constitutionnelles. Langue de lenteur. Langue administrative. Langue frustrée. Plus jamais langue du tout là-bas exotique, de la peur, des animaux sauvages et de la fuite mais langue dressée, limée, étriquée et descriptive. Langue dépassée, presque oubliée. Langue mortelle, langue maigre mais non pas langue affamée, langue sèche, désertique mais non pas langue assoiffée, mais non pas langue orageuse. Langue incapable d'avouer son désastre, langue terminée, achevée, close et pâle. Langue de bagnards, de bègues et de paralytiques.

Voilà ce soir la langue - usée - que je parle : langue de condamné à mort, d'excommunié. Enfin, langue de banquier ou d'écrivain à succès.

 

 

(...)

 

Le poète doit parler une langue fragile. Une langue insoupçonnable.

21 juin 2012

Plus lourde que le ciel de Santiago de Chile

Si tu savais comme je tremble de rage. D'une rage d'enfant tourmenté par des mains adultes. Mais les bourreaux ce n'est plus de ce siècle, et moi j'ai des dents et des ongles pour me défendre, je ne me laisserai blesser par aucune de tes bagues sans postillonner en retour.

Il y a des juges cruels qui imaginent manier discrètement le marteau et le couperet mais viennent en vérité sur mon nom, sur ma vie, sur mes photographies à pas bruyants et pénibles. Je n'ai pas besoin de vos façons, de vos arrêts inflexibles. Vos visages je les ai déjà vus et déjà mille fois je les ai refusés. Ils ne me font plus rire malgré le ridicule qui sans cesse s'attache à leurs voix.

Aux yeux de ces gens là, parce que j'ai une bouche légèrement cramoisie par la rime, parce que j'ai porté dans mes doigts des yeux bleus brûlants comme des éclairs, parce qu'aussi j'ai nagé dans l'abîme, je suis "louche". L-O-U-C-H-E. Qu'est ce que ça veut dire ? Tout ce qu'on a de différent, une voix, un rire, une joie. Je suis en entier moi-même, et c'est très rare quand on se contente le plus souvent dans les cette liturgie de mourir, d'être en quart, en tiers, d'être en tranches. Mais parce que j'ai étudié très longtemps et dans une école un peu moins ridicule qu'une chose post-bac, parce que j'ai fait moi ma prépa à Paris je peux rire et d'un rire méprisant et glacial. J'ai gagné par mes études, mes efforts, par le prestige de ce que je fis, le droit à l'indifférence, le droit à ce qu'on ne me juge pas, ou alors qu'on me juge bien, qu'on instruise pour de vrai ce dossier autrement qu'avec des interrogations déjà orientées, avec des vérités contrefaites, du même mortier dont on fait les Dreyfus et les Trotsky. Mais parce que vous en serez toujours incapables de faire autre chose que me préjuger, parce qu'à chacun de vos pas doit se mêler l'injure et le reproche, par pitié, faites tomber vos paupières à mon passage. Ne me pensez pas. Je suis hors de vos limites, de vos cadres, de vos façons d'exiger du réel qu'il rende sa monnaie. Moi je ne suis pas un appoint. Je n'ai pas à ressembler à vos clichés de la réussite et du savoir. Tu peux déchiffrer comme tu veux mes dents et mes cheveux, ce n'est pas une langue qu'on t'apprend à l'école.

J'ai assez fait de droit et de finance pour tout savoir mesurer, tout savoir compter, tout savoir juger proprement. Alors qu'on vienne avec des assertions grotesques, avec de minuscules préjugés comme longtemps j'en ai souffert parce que mes cheveux étaient de la longueur de mon génie (Hé Samson à notre temps aurait lui aussi été louche) je n'en ris pas vraiment. Louche. C'est presque comme dire "différent" et donc menaçant. Ce que tu ne comprends pas toi tu le chasses, les comme toi ça en a fait des charniers mais moi je ne suis pas de cette matière tombale.

Je m'en fiche de vos yeux mais je ne m'en fiche pas sans montrer mes dents rutilantes, sans montrer ma mâchoire dramatique. Je suis poli, je rends les coups. Je connais ce regard de procureur -le tien- qui rend coupables tous ceux qui ont ont dans les yeux un cheval cabré et dix mille soleils en fuite, qui rend coupables ceux qui ont à leurs paumes du miracle et de l'insensé et dont toujours on a fait des pendus, des assassins, des criminels quand même ils n'aimaient que le ciel. Et le ciel s'est déversé en moi pour les venger. J'ai étudié pour me défaire de vous, pour que jamais les gens de cette...religion ne m'empoisonnent. J'ai étudié des choses très difficiles et reconnues pour être libre de votre fausse morale, de vos faux dogmes, de toute votre réalité en contre-plaqué. Vos artifices, votre poudre, votre fard, votre rouge et tout le simili-cuir de vos sac-à-main. Je suis désolé, j'aime ce qui brille d'un pur éclat. Alors j'aime la poésie, j'aime la peinture et la musique, je joue du violon et je tremble en regardant Persona. J'aime la beauté avant toute chose et quand bien même elle doit me brûler les doigts, tant qu'elle m'a ému, je la souffre. Je ne crains pas les peines d'amour. Je n'ai pas peur de vivre. Je ne suis pas un fichu hippie, un grotesque incapable qui aurait le goût des clichés et des choses inertes, j'aime le progrès et j'adore mon siècle malgré ses travers. J'aime les yeux bleus et les mains tendres, j'aime exister et ce même si parfois on ne le peut qu'avec douleur. Avec douleur ces jours que la maladie nous fige en gémissements ou ces autres jours plus insupportables encore parce que des gens qui ne vous connaissent pas n'ont cesse de vous mutiler, de vous exiler sous des soleils méchants. Des soleils "louches". Je ne m'énerve jamais, si je crie c'est que forcément je vais chanter. J'ai étudié, et surtout, et pour ça seulement, tu ne devrais rien dire, ou alors attendre avant de dire, de trouver ma réalité et non pas cette invention que tu fais à partir de mon ombre, de mes cheveux et de mon teint. Je vaux plus que ce pantin de théâtre. Je suis bien plus haut que qui tu crois, plus beau, plus fébrile, plus heureux et aussi plus fort. Je ne suis pas un gentil qui dit "oui" et se soumet parce que les méchants ont des mèches blanches, ou un salaire. Parce que moi aussi j'ai trouvé parfois dans ma mémoire des cheveux blancs, parce que j'ai eu moi aussi un salaire. J'ai mon avis, et parce que je l'ai réfléchi il vaut bien le tien que l'âge a taillé d'une forme qui te plait et moi me déplait.

Alors que l'on vienne avec des airs de serpent venimeux, qu'on vienne moi doucement m'atteindre et faire de mon silence, de mon ombre enfler des défauts que je n'ai jamais eus, même les nuits de fête, voilà qui m'exaspère et que c'est bien légitime d'être exaspéré parce qu'on me roue l'âme, qu'on me bourrelle et qu'on me tourmente. Je suis fatigué de retrouver ce corps brisé par vos piètres valeurs, vos yeux massues et toute la mousse de la méchanceté. Je me défends quand on a vissé mon coeur à des tréteaux. Je m'agite, je m'en libère, je suis agile comme tous les maigres. Parce que je suis encore mystérieux et secret, que tu n'as vu mon visage qu'arrangé pour l'objectif, tu te méfies, et bien ce n'est pas ça être juste, ce n'est même pas ça être adulte. Ca c'est être cruel, mesquin et indigne c'est être méchant, bas et ça me fait rire, mais d'un rire d'orphelin, d'un rire tragique. De ce rire qu'on a trouvé la première fois au Dom Juan de Byron.
A l'heure où tout le monde est là hirsute, bruyant, médiocre, moi je suis discret et voilà qu'on me dit que la discrétion c'est un travers, qu'il faudrait se montrer sous un air de cristal de roche arrangé pour faire des bagues en faux-précieux. Mon éclat est véritable et si ma pierre est noire et qu'elle te déplait de briller d'une façon qu'on ne t'a pas appris à aimer, j'en suis désolé, mais je ne changerai pas mes facettes pour toi, ni ma façon de boire au soleil. Mon brillant c'est moi, mon reflet ne changera pas parce que tu ne m'aimes pas. C'est tant pis pour toi, c'est toi qui y perds. Matzneff parlait des mères "cette race immortelle" et il le disait amer. J'ai à la lèvre, la même aubépine en fleur. Cesse de me faire fléchir moi du poids d'un vice qui n'appartient pas aux gens de mon genre, cesse de m'éployer sous un geste qui n'a jamais convulsé dans mes muscles. Je suis imparfait, j'ai les troubles de ma jeunesse, l'emphase de ma langue, la gesticulation incessante de mes doigts, mais mince, je suis de la race des volcans, je suis surtout de la race des nuages incapturables. Je ne me laisse faire par aucun vent.

Moi je n'en peux plus de deviner cette marée corrompue et les voix d'échoués qu'elle porte. Ce babillage incessant et vulgaire, parce que c'est vulgaire de juger qui on ne connait pas. Est vulgaire tout ce qui est banal, et je te l'apprends c'est banal. Je l'ai vu pendu à tellement de bouches ce reproche qu'aujourd'hui je pousse ce long soupir. Encore se justifier, parce qu'on déplait, et que ces gens jamais n'ont lu Cyrano autrement que pour être prétentieux. Je n'ai pas à vous ressembler, je n'ai pas à correspondre aux attentes d'un monde sans culture, sans goût de la tragédie et des sommets. Longtemps pourtant je me suis tu, parce que je suis poli, et que je parle très bien, j'ai la voix gentille des enfants bien élevés. Tu pourrais m'appeler pour t'en assurer. Parfois le verbe un peu haut c'est vrai, mais seulement parce que mon père entend très mal et que depuis j'ai pris pour habitude de m'exprimer quelques tons au-dessus de la norme, et c'est comme ça toujours que j'ai vécu, quelques tons au-dessus de la norme. Au départ ça peut effrayer, je t'assure, ce n'est pas si fréquent, je suis bouillonant, toujours quelque chose à dire, et pas des clichés infantiles, des schismes imbéciles du "bien/mal" de ceux comme toi qui votent à droite ou comme les autres qui vivent à gauche. Parce que je ne suis ni de droite, ni de gauche, je suis mitigé mais ce n'est pas à dire tiède. Moi la réalité je l'accepte complexe, insurmontable alors très modestement je lis avant de me prononcer. J'ai beaucoup lu, je pourrais te dire qui, mais est ce que tu connais Rancière ? est ce que tu connais Huntington ? Est ce que tu connais ? Todd ? Foucault ?  Kierkegaard ? Je veux bien, mais tu les connais ? Moi je lis pour être sensible.

Pourtant déjà j'ai vu plus de choses que la plupart qui me jugent depuis le monticule minuscule de leur âge. Quelle sagesse ? Celle d'avoir vieilli et d'être devenu très laid ? J'ai fui un pays en sang à dix ans, j'ai appris les langues étrangères, j'ai ri en stage, d'abord, puis en CDD dans la banque (UBS et HSBC, promis je me fais un profil Linkedin, bientôt pour qu'on cesse de venir grouiller ici) à gagner assez d'argent pour désormais vivre quelques années sans me soucier de ce que les moralisateurs en tous genres, ceux qui ont des soutanes invisibles mais des dents insupportablement déchaussées, qui n'ont rien compris à la vie et croient le cri la plus belle façon d'être vivant tandis que c'est le chant, évidemment, en pensent. J'ai connu les hôtels les plus merveilleux du monde et parce qu'on fouille si allégrement la vie que je laisse à disposition sur facebook, on peut le voir, j'ai parcouru des suites luxueuses sans compter rien d'autre que ma joie. Nous avons entendu à Amsterdam, Bangkok, Phnom-Penh, Venitian, Hô-chi-min Ville, Kuala-Lumpur, New-York, Chicago, Séville, Madrid, Oxford, Béjaïa, Oslo, Munich, Cologne, Paris, Lyon, Bordeaux, Berlin, Londres, Avignon sonner les petits deniers dont vous êtes si prodigieusement fiers. Moi je gâche. Ma fortune c'est ça : une forme de beauté. On le voit très bien, je dîne souvent de caviar, et une note de restaurant de mille euros ne m'effraie pas. Je bois du champagne et du très bon vin.

J'ai acquis le droit de m'en fichtre, de ne dépendre en aucune façon de vos petites normes, de les regarder avec le rire insolent, avec la dérision bouleversante de ma jeunesse. La jeunesse c'est un orgueil et tu aurais beau être la plus orgueilleuse de toutes les choses vivantes et bien celui-là tu en es privée. C'est tout qu'on perd à devenir suspicieux, ne se fier à rien, et on commence par perdre ceci : la jeunesse. Tes rides c'est ta méfiance, et voilà comment on devient vieux, à tout peser, à se faire de toute chose le comptable, l'épicier, la balance. Moi je suis plus léger, parce que très facilement je me déleste, du baiser et de l'amour. Je suis généreux de la grâce, je ne garde rien pour moi, je partage, je n'accumule pas et pourquoi faire ? Je préfère être heureux à être comptable. Le bonheur est un sacerdoce exigeant. Attention, je ne dis pas que je vais vivre d'amour et d'eau fraiche, je dis que pour l'instant j'ai et que tant que j'ai, et bien je vais vivre et jouir, et quand je n'aurai plus je trouverai un moyen, on trouve toujours quand on est courageux et malin et puis diplômé. Comme moi, tu vois ! Je retournerai à la finance, ça ne fait aucun doute, mais cette année, j'ai mis toute ma force à aimer, désirer, à voyager, j'ai vu tant de choses avant que mes yeux s'usent, avant d'avoir des yeux sévères, des yeux austères, avant d'être vieux, je me suis promené, et j'ai appris la leçon des manuels calcaires, de l'encre des fleuves, des images solaires...

La vie a porté son long manteau trise et me l'a offert. J'ai été à bien des endroits, vu bien des paysages, j'ai tout peint tout effacé. Je peux tout recommencer. Je connais tous les continents et je sais qu'ils sont chacun bordés du sentiment. J'ai étudié toutes les roches, tous les visages, et désormais j'en aime un que tu connais, qui a pris sa couleur à fleur de montagne, la belle couleur d'éclipse de son regard. Mais pitié cesse tes petits gestes, c'est de la discrétion des détectives de Série B qui épient à travers leurs journaux celui qu'ils filent. J'en ai assez de souffrir de ce jugement inique. Parce qu'au procès on peut se défendre plutôt que d'être éclairé par une seule lumière et cette lumière tu l'as décidé sans moi, et partout dans ses particules minuscules elle répète "coupable, coupable, coupable". Ta lumière de mauvaise inspectrice, ta lumière méchante. Finalement être rendu coupable par une "mauvaise lumière" n'est ce pas une façon d'atteindre la beauté du saint martyrisé ? Et je ne suis coupable que pour des lois mal faites parce que je suis né innocent. Jamais tu ne m'as entendu dire, jamais tu ne m'as vu agir. Tu crois me deviner avec quatre mèches de cheveux et dix rimes amusantes. Tout tu remets en cause selon ce que toi tu as déjà vécu mais qui ne me ressemble pas. Je suis d'un autre temps et presque d'un autre siècle. Regarde ma figure pour de vrai autrement qu'à travers tes lunettes dérisoires. Je n'ai pas cet air infect des sacrilèges, j'ai au pas l'élégance que Paris met, je m'en suis chaussé tant de fois, si tu savais, tu m'aimerais. Tu peux crier, pester, allez, je m'en ficherai toujours parce que j'ai passé l'âge d'avoir besoin de toi, d'être dans la dépendance d'une belle-mère. Mais tu crées une atmosphère étouffante et pourtant j'ai connu le ciel qui ne crève jamais ses lourds nuages gris au Chili. Je te le dis, tu es pire que lui. Alors s'il te plaît, suspends ton jugement, attends de me connaître, ou n'attends pas et seulement fais comme si je n'existais pas, parce que celui que tu crains, que tu décris, il n'existe que dans ton illusion, dans ta fantasmagorie, moi je ne m'y reconnais pas. C'est trop mal peint ce portrait, trop mail taillé ce buste. Je suis plus mignon et plus dangereux que lui.

Tu me fais penser à cet entretien que j'eus à Paris-Orléans-Rotschild et ce type qui me demandait de me couper les cheveux pour travailler avec lui. Moi j'ai refusé. Je n'ai pas à ressembler à vos attentes. J'ai assez de talent et d'intelligence pour n'être compromis par aucune de vos iniquités, de vos partialités et peut être que pour moi le pouvoir se fera plus long à atteindre, mais les détours ne me gênent pas. En Savoie nous ferons de la randonnée, j'en ai beaucoup fait au Cambodge, je me fiche d'arriver le plus rapidement possible à ma destination, parce que le bonheur est au terme de toutes les routes pas encore tracées, de tous les chemins à vivre.

Je te dis tout de même que ça me fera plaisir de te rencontrer, mais que tu ne me verras pas un air de biche craintive, que je peux partir dès lors que tu te seras montrée désagréable, injurieuse ou trop peu diligente. Je ne te dois rien et je ne te devrai jamais rien. Je n'ai pas dix-huit ans, j'ai passé l'âge de me soumettre, mes chaînes ont eu la voix cassé le jour que j'ai franchi mes vingt ans. Si tu ne te souviens pas la couleur de ce pays moi je veux bien te raconter, j'ai la voix de cet ailleurs, la voix des mythologies.

 

 

15 juin 2012

Désormais que je sais ce que trahir veut dire.

Quand je lis « A la mystérieuse » je sais que Desnos t'a connue et pas uniquement connue, mais aussi aimée et désirée et qu'il l'a fait avec mes yeux et mon rire, avec ma peur et mes soupirs, ma voix, mon chant et chacune de mes mains. Quand je le lis je sais ce qu'il crut de le croire plus souvent qu'à mon tour et tout aussi souvent, d'en douter. Et désormais je sais sa clameur du dernier jour de vivre, ton prénom-testament formé autour de ses lèvres pour les envelopper de mourir. Moi qui ne suis pas encore poète, moi qui seulement les imite, enfin avec ton rire j'ai trouvé la dernière rime de ma vie.

23 mai 2012

Il y a aujourd'hui un soleil de miracle dans un ciel amoureux. Vingt ans, l'éternité a mes vingt ans

Décembre 2011

 

Je t'imagine un goût de gâteau sec, celui qu'on découvre en prononçant Sarah et qui ne se dit bien qu'un verre de lait de chèvre aux lèvres, qu'on dit quand il est seize heures dans le monde, un prénom qui fait un bruit de sable et de bouche quand dans les songes y passent une lèvre, un mot, une algue sèche. J'ai rêvé souvent du bruit de suçon de la mer et je me suis réveillé, cinq noyés à main tremblaient. Toute ma littérature prétentieuse est une consigne que j'ouvre prudemment, je délivre les défunts de dedans le langage. Ecoute ce bruit de la hantise. Ces mains d'orgueil, ces mains de ma tragédie.

Sarah, je prononce ce prénom pour avoir soif quand il fait bien chaud.

J'ai tout écrit de toi. Comme une arrogance -et que fais-je sinon que cette morgue toujours, cette mine à l'insomnie rendue. J'ai écrit : Tes yeux d'ambages, ta démarche de secousses, l'espace insécable de tes dents -il y a entre chacune de tes dents, ces précieux minuscules, un étrange passage comme des gouffres rétrécis et peut-être tout le désespoir que tu ne connais pas ne vient en toi que pour mourir par ce précipice là, le malheur se jette dans le puits de ton rire- qui les fait paraître le périlleux des vagues, les bouches de mélancolie et l'arôme des noyades. Lalala. J'ai toujours fait ce bruit, poussé moi cet air et quand je marche mes pas vont par trois pour chacun le sacré fredonner..

« J'ai tout écrit de toi » et soudain cette image d'os, cette vérité de cartilage me saisit de toute sa maigreur. Je te connais comme le miroir te connait, entre tous les pas du monde je sais le tien, je le sens derrière le corps qui te précède et te cache, je te retrouve sous des éclairages que je ne t'ai jamais vue au teint, dans le soleil bruyant des métros.
Quand je marche de ma nuit intime jusqu'au matin pénible, que je marche avec mes bottes harassées je trouve un reste de toi, un vestige de ce qu'un moment au vertige tu fis. Et ce « je te connais par coeur » me hante et comme ensemble ces mots paraissent une prière, un froid où tout se mire, où toutes les buées se massent, où tout te ressemble.
Je sais ! Ta démarche a cette couleur de bonheur que ton visage répète. Je te vois dans la gamme de l'accordéon, dans le triomphe des phares d'automobiles, je te reconnais dans le tapage de la pluie à la fenêtre. Je te reconnais par le bord de la joie qui à tous tes pas bat comme un calendrier de février, où tous les parterres te semoncent, où les foulées du monde t'annoncent. Il est des tambourins au bruit de talon, des dianes qu'on chausse avec la voix.

Une après-midi très récente je t'ai vue place de la Bourse. J'avais tenté l'amour chez une Emma de la rue notre-dame des victoires -ou quelque chose tout à côté de cette église là, mais au premier geste, au premier érotisme, toute l'extase, l'extase finissait, il y avait une guillotine à la nuit dans sa tendresse, tout son émoi avait la gravité d'une sentence, la pire de toutes : l'âge adulte. Comment les bourreaux après minuit se déguisent dans des visages de proverbe, comment, comment. Billot d'une bouche. Panier d'un geste.

Emma, je te donne quelques lignes dans cet endroit d'où tu n'es pas, dans ce pays immense de miraculés. Emma, ne t'y aventure jamais, aux peaux profanes on offre qu'ici que la canicule de pendant l'amour.
Emma belle en vêtements, belle en fantasmes, belle en pensées, belle comme toutes les quelconques qu'on n'achève pas encore d'un baiser.

Dans le silence d'un outrage, dans la messe d'aimer où tous les gestes chuchotent, où toutes les façons ont la voix cassée de s'adonner au sacré, sa grâce se rembobinait dans la natte prétentieuse d'une première dame... Aimer, aimer pour une nuit même exige le tapis de ton être : confessions, génuflexions, mortifications. Tout le carnage rituel d'une crucifixion. Aimer ça a l'odeur de la poudre et du sang, de la rouille de l'animal traqué, du désespoir et de l'étoffe déchirée. Il faut souiller sa bouche d'étoiles, mettre sa langue dans une posture de constellation, il faut devenir ce cosmos minuscule, ce verso de gémir.
Le précieux liquide de sa grâce elle l'avait déjà tout gaspillé, elle avait été merveilleuse et ne l'était plus que par le caprice du sombre. La nuit, parfois -comme cette nuit de notre rencontre- dans son vestibule de panique faisait tomber sur elle sa lumière d'étés lointains. Comme on dit cette chose terrible « on devinait qu'elle avait été belle » mais elle était encore trop jolie pour cette félicité. Elle n'allait que répétant la sentence : vieillir, vieillir de l'âme, de l'espoir, de l'enthousiasme. L'éclairage de l'ivresse, repentir heureux, lui louait son diadème de hasard et mes mains ne la découvraient que parée de ces topazes là, de ce vêtement fantasque, de sa démarche sainte d'avant vingt ans, d'avant les rides du coin de l’œil qui tuent l'amoureuse du regard. La réalité de retour de sa crémation lui rend au matin son vrai visage de misère et d'imposture. Tout entier. Le grincement de son lit, la politesse dans son rire, l'aigu de sa voix, la raideur de sa nuque... La voilà, Emma, devenu un prénom de plus à ajouter à ce roman des soupirs, à cette litanie de l'ennui, à rejoindre toutes les actrices d'une nuit dans cette loge d'oubli jamais repeinte. Emma comme toutes les filles a perdu son temps dans les pièces d'eaux ; dans sa salle de bains, dans mes yeux.

Tard. Déjà, ce gâchis aux lèvres, cet alcool plein de partir. « J'ai les lèvres fourbues d'aimer, il n'y pourra plus rien sortir qu'un tremblement amer. Je chique ces mêmes visages au goût de regrets bavards, ces figures mal tissées par ces fils arrogants. Toujours je dirai maintenant je t'aime comme on dit « bonsoir », comme toutes les civilités, j'aime à l'heure de goûter, j'aime comme on demande un peu de sel à table, la table de l'existence. »

Et quand je suis sorti de son chez elle, que le cadran scolaire -et je dis bien scolaire comme tout à l'heure j'écrivais l'extase, l'extase finissait- de la vie avait déjà depuis longtemps éparpillé partout vos forces, que je cherchais où rentrer, où apparaître, où porter ma vie tu es passée place de la Bourse au milieu de mes idées, tu as poussé une porte comme on se débarrasse d'un geste, et c'était triste de ne te voir que pour ne plus te voir. Triste une porte qui va derrière ton pas se fermer, triste, triste comme le pouls vivant qu'on ne remontera plus jamais, qui abandonne le corps aux arbres nus. J'ai souvent essayé faire de mon cœur une horloge en truquant ses battements, sa pulsion. J'aurais voulu donner tout le temps du monde au monde. Libérer la vie.

Alors j'ai pensé à toi, alors toute entière tu as reflué en moi avec tous les bruits, tous les visages, tous les décors, toutes les villes et toutes les voix, tous les coups, tous les corps et tout ton rire.

Dans mon visage de sauvage celui que laisse la nuit à mes pommettes, que mes origines ont fait écarquillant mes yeux, déjà tu es venue. De toi un jour -comment dormir la nuit, tout est inquiétude, et si très tard, un lundi tu marchais dans Paris, tu verrais cette immensité des choses d'ombre, les visages des arbres, le teint du matin, le texte de la nuit- j'ai rêvé, et rêvé tout affolé. Tu marchais dans ma direction et je voulais t'éviter -comme à ce jour ancien déjà où je t'apercevais place des Etats-Unis et toute la civilité prophétisée me menait à partir, partir, partir et partir trois fois forcément c'est fuir- cristallisé de peur, asservi à la neige d'effroi je ne pouvais t'éviter tant j'avais peur de toi mais, m'atteignant, tu me traversais comme on ferait d'une pensée. Il y avait dans ce songe tout le pouvoir du poète, celui de ne rien faire, de ne rien changer, de ne rien avouer. La perfection de n'exister pas. Comment apparaître au monde, par quel bout, par quel mensonge ? et toujours c'est se maquiller, prétendre, bavarder, je vous rends toute votre lumière de chaines, votre ciel de crépit, tous les corps que vous vous échangez aux enchères et qui parfois me viennent aux mains comme des enclumes. J'y crois devoir forger des éclairs, je vous donne la lumière infranchissable des jours de pluie. Je vous rends la peinture de vos lèvres. Je vous rends tout. Tout. Mais rien je ne vous donne, je conserve rageusement « souffrir, hurler, brûler ». Je vous rends ce qui est à vous. Votre séduction d'usure. Votre temps qui passe. Votre dictionnaire intact. Au mien j'écris tous les mots, tous les irréels, et comment, ouvrant vos encyclopédies, cherchant la mer je n'y trouve que cette ligne « Vaste étendue d'eau salée qui occupe la plus grande partie de la surface terrestre. » Quoi du froufrou des algues, quoi de l'étoffe changeante de l'écume, quoi de la chaleur du sel, de la lâcheté du sable, de la détresse des vagues, de la robe muette des crabes, de la bave des coquillages ? Je n'y vois rien, rien, rien.

Déjà je digresse, déjà tout ça est un miroir que j'arrange, et je voulais t'écrire mais c'est encore un prétexte à moi. Il n'y a pas d'acte plus égoïste, plus narcissique qu'écrire. Ecrire c'est se regarder offrir. Geste pervers.

Quand j'ai commencé à écrire « D. » c'était d'être rendu fou, fou vraiment, fou inquiet, fou comme on va faire des meurtres de ses pensées, comme on les aligne pour les percer d'une fureur. Que tu viennes là me lire avec cette frénésie, et je dis frénésie pour ne pas dire fréquence malade, je voyais tes yeux sur moi à cinq heures, à vingt heures, au ski, dans le RER, dans ton lit, après t'avoir laissée au seuil de chez toi le soir de Bansky, avant de déjeuner avec nos condisciples certains midis...TOUJOURS. QUARANTE FOIS LA JOURNEE. Et je les voyais moqueurs. Je tentais de te provoquer -quel échec- en donnant cette initiale te rassemblant, te précisant. En chaque jour levant le flou de son visage je m'étonnais de te voir si...impassible, si inchangée et ton stoïcisme a entraîné cette étude -en ce que tu faisais contrepoids à la thèse admise- avec mon ami cognitiviste sur la dissonance cognitive.

Ecrivant ce « D. » tardivement dans tes pas, au trois-quart de ma foulure, je n'aimais pas beaucoup entrer avec toi dans ce paraître tactile, ni bise de bonjour, ni geste trop profond. Avec ce ridicule que j'ai mis partout au bout d'écrire je te disais « ne me touche pas, ça me fait mal ». Ma vie je l'ai toujours embarquée dans ce grotesque de l’extrémité, dans cette soute pleine à ras-bords de désastres dans tous les orients à toutes mes décisions j'ai donné le fracas d'une catastrophe même au banal d'avoir froid l'hiver je devais mettre un plein ciel de safran, un tremblement d'obsèques. J'ai allongé tous les drames comme des dépouilles et j'ai voulu m'en faire de ce cimetière idiot un pays. Quand j'écris une lettre je veux donner l'épouvante.

« D. »/Diane Comme j'oubliais toujours avant te voir que vous étiez distincte. Je l'oubliais dans le chemin qui me menait aux salles de classe. Une vérité parfois ça s'égare comme un rire, une pièce de cuivre, un rivet qui tient le monde à la raison. C'est tant insuffisant les bornes d'un corps de nerf et de chair, des digues prosaïques. Pf. Le déluge n'y monte pas. Il faut des toits de certitudes, de la chaux ennuyeuse, des fenêtres de fatigue...
Vous vous ressembliez comme un reflet au miroir, comme un reflet au miroir à qui toujours manquera la voix, le parfum, la coiffure. Comme un reflet ça n'est qu'une monnaie rendue, un appoint de son visage. C'est fou comme aussi peu on peut être être l'exacte réplique de sa photographie. Il existe de chacun une infinité de visages, celui qu'on prépare à sa lumière de salle de bain, celui qui nous fait honte sous l'éclairage d'ascenseur, mais un seul véritable qui ne libère son étrange pouvoir que sous la lumière d'orage de l'amoureux.

Je t'ai taillée -devrais-je dire « vous » ? je ne veux pas- avec des instruments de fièvre, avec des compas d'hystérie, les équerres de la folie, j'ai fait tes yeux avec des larmes gelées, à toi j'ai répandu le parfum sauvage d'une première fois et j'ai cru trouver dans cette chimie de folie ton visage : une eau forte qu'on laisse sécher à la vapeur de minuit. Mais ce n'était pas toi, vous étiez assemblées de solides différents, de fluides impensables, d'un métal ennemi, celle la, avait tous les précieux du monde, toutes les matières d’invraisemblable pour lui faire bouche, pensées, voix. Elle avait des dents de diamant pour déchirer les choses de l'irréel, pour mordre dans l'infini et y laisser l'incroyable comme l'enragé donne la rage par sa faim. Des mensurations de sonnet, des veines de déchirures où dix mille désespérés traînent dans leurs terreurs ton cœur et ton sang. Si je ferme les yeux qui vois-je ? Mon spectre inventé, ma statue de blessures et de cire, je vois ton visage à toi crêpé de noir, ton visage des jours de tragédie, ton visage qu'aucun miroir n'a pris à son piège de cristal poli. Parfois, j'ai cru surprendre dans toi ce linge de D., cette ligne. Ce n'était que coïncidence, espoir mal façonné. Deux mots à dire ce que des yeux clos suffirent à dire.

Tu y avais, dans cette initiale que je te déchirais -et qu'est ce que ce fut d'autre que toujours te déchirer sans un gémir, sans une douleur cet écrire depuis toi que tu regardais avec tes yeux d'effroi- tous les incarnats possibles. Tu avais des souliers d'ombre, tu paraissais à moi dans la démarche époustouflante d'une odeur, dans le bruissement des forêts ensanglantées, tes deux yeux je leur avais donné la beauté d'un vol, la gravité d'une chouette, je les incrustais à l'envers du papier à musique. Je te donnais un air de désordre et de foudre que tu n'as jamais eu qu'un jour face à moi. Il était très tard et j'étais moi-même très tard. Franfort s'étirait et sans trop que je comprenne comment, tu t'es échappée d'un pas vaste -je me disais « quelle chose étrange que la Russie toute entière puisse tenir dans une foulée »- du groupe et je ne comprenais pas bien, tu es partie vite, comme on court vers la peur, comme on poursuit une idée, comme on fuit un policier -et peut-être était-ce ce que tu faisais- et je t'ai suivie dans ce pays d'étrange, ce pays qu'un banc formait. Il faisait froid mais le froid nous évitait. J'étais fâché de ce que tu parlais à « tes copines » de ce que j'écrivais, j'imaginais ta voix, les mots que tu disais, les rires que vous y mettiez. J'étais fâché, comme si de tout il fallait se défendre, que toujours dans écrire rimer ne récoltait que moqueries et parfums de rance Mendicité d'écrire. Et puis. Puis. « Bonne nuit Diane ; adieu D. » que je t'envoyais, comme on ferme la serrure d'un jardin public, comme on finit d'escalader un grillage improbable.

Cette gaine d'extraordinaire, ce sourire d'amanite.
Cette VERITE au doigt de radium, qui difficilement s'arrache de moi : « tu me manqueras »
J'ai cette croyance profonde : tout ce qui compte doit être illisible. Je vais dire, et toujours dire avec mon sanskrit et mes hiéroglyphes. 

Parfois dans un délire d'insomnie en entendant mal un mot de ta bouche j'y croyais voir comme un signe, l’aubade du langage. Mais je suis trop raisonnable pour ces espoirs à deux sous et déjà cette brume dissipée a rendu au monde de dedans ta voix son vrai sens, son vrai signe : Rrien tu n'as rien dit d'autre que ce que tu as dit. J'en souriais content. Le brouillard du matin à ma vue dure à peine le temps d'une paupière frôlée, d'un soleil au trot. Illisible. J'ai aimé t'aimer et aujourd'hui qu'en dire ? Aimer, quand on écrit, c'est un amusement public, un spectacle de rue et de boulevards contrariés.

J'asservis toutes les bouches à l'amour pour le rire, le poème. Aimer, ma denrée rare. Mon enfantillage à moi. Ma toute dernière aux grands yeux de victime s'appelle Constellation et ne se doute de rien. Elle a dix-neuf ans parfaits dont je la dépeigne avec des gestes d'amiante, avec mes mains démentes. Il y a six mois j'ai décidé de lui faire les lèvres deux rives étonnantes, y allumer des feux de naufrageurs par le supplice de la rime, par l'incantation d'un double tour dans la serrure. Là voilà le samedi dans mes bras avec des frissons d'éternité. Avec le frimas d'immoralité, ah comme les filles coupables donnent bien le baiser, comme elles donnent beau le verbe aimer. Coupable Constellation de qui pour mon cri d'invention elle trahit. Cet imbrûlé aux yeux crétins qui l'adore et ne la connait pas. Je laisse à son cou un rubis incertain. Un triomphe de ma croisade. « Jérusalem c'est moi ».

Je pense à tes vertiges de pacotille, comme tu te fais payer en verres-pas-précieux l'halètement, comme le péril t'est un balcon, au bord du vide c'est pour toi déjà assez de migraine. Tu as fait de ta porte-fenêtre ta corniche, ta falaise. Oui, la vie ce n'est pas pour tout le monde, je veux dire la vie avec tout son alphabet, son alphabet des sommets, des déroutes, des victimes, des victoires, des sutures aux gestes. Si tu laisses le prodige au seuil de tes vingt ans, à cet encan lointain je ne me rends jamais. Là-bas dans la saison de compromission ? et qu'y mettrai-je à l'enchère ? Mes souvenirs je ne les ai plus, petit, avant de traverser cette Méditerranée de Styx où j'ai du boire, sûrement étais-je une rivière, une montagne mal coiffée, un caillou rapiécé. Ma jeunesse a la voix d'un suspect que je rendrai coupable. Je recèle ma vie dans la littérature. Petit délit rigolo. Crime démodé comme aimer, personne ne le commet plus. Je ne lève le doigt que pour ramasser le vent dans mes ongles. Griffer d'infini.
Tout parait une foire déjà depuis le premier jour. J'y ai donné tous mes baisers, tout mon rire pour le pouvoir d'aimer, pour monter ici à cette grande roue solaire. Cette pénitence : j'aime.

Louis Aragon écrivait :

« Tu retrouveras sous les pierres les soleils endommagés par l'usage des stupéfiants qui m'ont livré à d'énormes scorpions dont je ne peux voir que les pattes mais dont l'ombre totale me révèle la présence au dessus de ma tête, là où mes cheveux rejoignent les préoccupations nattées à la pensée de la mort. La mort aujourd'hui, lundi, est une nageuse dont je vois bouger le cœur dans l'argent à la clarté du magnésium. »

Je connais cette eau, je m'y suis noyé.

Tout à coup l'ennui est là et me calme.

Je t'ai trouvée très belle toi parfois, toi en toi-même, dépeuplée de la mythologie que je mettais moi même à tes pas d'initiale. Je veux dire belle parfois comme on dit « prête aux larmes » belle pour dire émouvante quand on dirait que ton rire va se changer en pleurs. Pas belle comme on est dans une photographie, pas belle comme on est dans une bouche, dans une caresse, pas belle avec ces mains-là de spectre et ces adjectifs de salive. Belle comme la nuit quand elle n'est plus rien qu'un sentiment. Un visage c'est toujours un prétexte, prétexte d'écrire, de penser, d'aimer, prétexte à la voix, à la déraison et au regard étrange. Un comme le tien qui se porte en bijou dépareillé. On ne trouvait pas deux pierres de cinquante-huit facettes identiques et le vent en voulant t'embrasser cette saison de ta naissance a bougé de son majeur maladroit, ton orbite. Il t'a donné ses mèches de cheveux sauvages, ce renard insipide pour dire pardon. Tu as fait le vent chauve.

Sous mes yeux il y a des traces de morsure, des baisers jamais finis que j'ai débuté mille fois dans mes rêves, et qui jamais, jamais n'ont eu l'empreinte concrète de la certitude.

Et tous les jours pour être maître de moi, de ma vie à moi, je vis au hasard, chaque pas m'est un dé lancé, une carte tirée, une bille stoppée dans une roulette de vertiges. J'ai décidé de vous dire à « tous les vieux » adieu en jouant à pile ou face avec un jeton de fiction. Je ne vis que dans ces tâtons là. Je jette une pièce qui me dit toujours non, qui tombe, tombe, tombe à la renverse de vos dogmes. Si j'étais jugé, traîné par le regret d'une loi dans une Cour d'Assises, j’amènerais avec moi mon visage de hasard, mon prénom d'illusions et je demanderais à n'être jugé qu'en tant que complice. Que suis-je de plus que qui ne fit jamais autre chose que suivre et seconder ces forces ? J'étais le corps du vent, des rivières, des fièvres, j'étais le corps de l'immobile vorace de tout, je servais de bouche à cette faim là, de gestes à ce désir. Je suis l'exécutant de la folie, le mandaté du vertige, l'employé de l'insomnie. Messieurs, les jurés n'ayez pas de pitié, votez, déchirez moi dans votre complot légal, je n'ai pas peur. J'attends mon Walhalla de martyr où la poésie sacrifiée, vierge ensanglantée m'attend pour toujours. Une prison qu'est ce que c'est ? C'est le mot vivre rétréci au maximum par vos perspectives, vos instruments d'optique douteuse. Et quelle différence avec vos couples, vos emplois, vos salons de coiffure, vos manucures, les boutiques aux grillages compliqués comme des lierres de fer ? LIBEREZ LA VIE. Qu'est ce que ça change ? JE VIS DEJA DANS UN REDUIT ET LA NUIT QUAND VOUS NE LA SAVEZ PAS M OUVRE UNE PORTE DEROBEE A L ARRIERE DE L 'AMOUR J Y RAMASSE DES CAILLOUX DE MERVEILLEUX LES SANGLOTS NOUVEAUX DES BETES IMAGINAIRES TOUTE LA MYTHOLOGIE JE L INVENTE DANS L OMBRE DE MON COEUR. ET J Y RENCONTRE MILLE BAGNARDS EN SUEUR DES MERVEILLEUX QUI FONT BOUGER DE LEURS MUSCLES DE FORCATS LE NOIR JUSQU AU JOUR. J'ai des libertés de corail, des libertés d'insomnie, des libertés de fièvre, de flammes, de crépuscules et de sépulcre, de sortilèges, de brûlures, des libertés de papier, de suaire de jasmins, des libertés d'uranium et de raffut.

Je refuse de faire comme vous avez fait au verbe vivre avec vos rites -que vos dites des lois- de tortionnaires. Cette langue d'après vingt ans qui bouge du même bruit visqueux dans vos voix ce bruit qu'on entend plaindre comme ça : « ma jeunesse je l'ai bien bue, je la rebouche pour toujours et plus jamais que dans l'hystérie je n'y toucherai, celle qu'on franchit après nos cheveux à quarante ans dans l'adultère, le divorce, les hurlements de faux-dément. Cette jeunesse qu'on effraie à vingt ans comme une biche craintive avec les fusils factices de l'ordre, et le bruit de bottes de la milice». A cette bouteille je boirai toujours sans peur de renverser la liqueur qui vous paraît si précieuse qu'on y touche jamais plus qu'en souvenirs, qu'avec les précautions d'un vendeur de constellations. De ma jeunesse je vous tacherai, je salirai vos trottoirs qui sont aussi vos corps. Au café de vivre je dirai « Garçon encore à boire. Encore à voir. TOUJOURS A VOIR. ». et sur son plateau d'éclairs il m'apportera tous les alcools de vos caves secrètes, tous : le vin rouge de votre honte, le blanc de votre effroi, le vin bleu quand il a séché dans votre mémoire..

Le merveilleux s'est perdu dans vos trajets de coutume, l'extraordinaire d'un paysage ne vous soulève plus que les paupières, c'est le réveil-matin, le cri de l'enfant (j'embrasse en pensées la Violette de pensées qui te réveillera au milieu de tes nuits et te donnera un peu de ce joli supplice d'insomnie), les congés payés qui vous bouleversent. Quelle barbarie vous avez faite à la vie...alors je la prends contre moi comme un animal blessé et je la soigne dans mon cœur d’hôpital. Mon cœur est le lit d'un hospice aux draps jamais changés où toutes les maladies par vous bannies, cette peste qu'aimer, ce choléra que vivre, se reposent et jouent à faire mes petits Jade et Victor. C'est tout ce que je peux leur montrer du monde. Tout ce que je peux leur offrir d'existence, un prénom.

« Je t'aime ». A moi c'est ma façon depuis toujours de dire adieu, je t'aime comme on dépose des fleurs de coutume sous un visage fatigué par la mort. Je t'aime pour te dire bonne nuit, fais attention à toi, joli effroi. Comme trois fois partir c'est déjà fuir, trois fois aimer c'est l'adieu dans ses habits de cérémonie. Et mille fois je te l'ai dit trois fois.

Et tu auras reçu des mots étranges, tu pourras dire des mots d'un fou, des mots d'amour et puis alors ? Cette fois de te savoir en rire je ne serai pas fâché. Mais n'y prends pas peur. C'est trop calme, un mot. C'est trop bien dressé, servile, il y a ce grand zoo de l’étymologie où on les peut voir dans leur apparat de naturel, dans cette réserve de sauvagerie imitée, on leur fait faire des tours, on leur gratte le ventre, serpent n'a pas de crocs, tigres pas de griffes, aimer pas de cœur, cri pas de lèvres, mains pas d'ongles et vie pas d'encre. Et puis alors à quoi bon ? A la fin j'écrirai « qu'importe », « qu'importe » sur tous les murs, tous les visages, toutes les hontes. Qu'importe, qu'importe, c'est le « à quoi bon » nouveau. Qu'importe sur toutes les peintures, sur toutes les pancartes, sur toutes les directions. Sur le costume trois pièces de ma poésie. FOLIE. FOLIE. FOLIE. Maintenant, je vais avoir froid au matin, faim au midi, peur la nuit. Je vais à ma trilogie d'asile, de délire, de suicidé. Ce gémissement muet de la force d'un barbare, ces rites de furieux. J'ai en moi cette religion de l'absurde, ces temples qui ne sont faits que de vestiges des autres temples, il y a dans mon sacré tous les échecs des autres sacrés qu'on dit dans la liturgie « péché » de n'en pouvoir assumer l'échec, tous les rituels abandonnés, toutes ces flexions de soleils latins, cette exacte température du cœur qu'on laisse refroidir. Ma religion est une religion de décombres.

Il n'y a que les yeux bleus pour finir la nuit. Il est sept heures du matin. J'espère parfois, par accident te recroiser, combien te frôler avec cette pensée vaut tous ces baiser factices que je trouve à la bouche des idiotes. J'ai tout appris de toi et désormais tout se désapprend, ta voix, tes petites dents de chatte suave, ton ennui, ton rire... Un jour pour cette surprise, comme une secousse de la mémoire je t'appellerai pour te réentendre « ah cette voix » comme ça part vite une voix, comme c'est une brume enchantée.

Fais attention à toi, à ta Violette de bientôt. Donne lui le mois de mai pour premier pleur que ses amoureux de dix ans lui fassent aux joues des baisers de printemps.

Je t'embrasse

« Je »

15 mars 2012

A CETTE AMOUREUSE QUE JE N AI JAMAIS APPELEE AUTREMENT QUE DANS SON LINGE DE FICTION "D." CE NE VOULAIT RIEN DIRE D? VOILA TOUT

DANS TA BOUCHE JE SUIS DEJA MORT
CETAIT IL Y A LONGTEMPS TU NE TE SOUVIENS PAS
JE N AVAIS PAS ENCORE CE VISAGE LA J AVAIS DES PAUPIERES D ALLURE ET DE LICHENS
DES LEVRES D INCANTATION J ETAIS TOUJOURS FAIT POUR LE CARNAGE ET PARTOUT ON DISAIT C EST LA GUERRE LA GUERRE LA GUERRE ET ON PARLAIT DE MOI DANS TOUTES LES INQUIETUDES
JE M APPRETAIS A DEVENIR UNE COMMEMORATION
MAIS
JE SUIS MORT DANS TA BOUCHE C ETAIT AVEC UNE AUTRE BOUCHE QUE CELLE QUI TE PRETE UNE VOIX DESORMAIS QUI TE MET DES BAISERS PAIENS AUX DENTS
TU PORTAIS MES CERNES COMME UNE LINGERIE FINE DE CE TEMPS LA
ET MA MORT A MOI TRAINAIT MON IMAGE DANS UN MIROIR DE LARMES
CES JOURS LA JAVAIS DES YEUX DE REFLET et DE MIRAGE
DES YEUX VAIRONS DES YEUX DE SACRE
JE SUIS MORT AVANT D EXISTER

JE N ETAIS SELON LA LUMIERE QU UNE ERREUR
ET SELON LES FOUS QUE LA FOLIE MEME
J ETAIS MERE AVANT DE LE POUVOIR
ET MES FILLES N EXISTENT QUE POUR TOI
JE LEUR AI DONNE TON REGARD DE PIERRES FINES DESOLEES
ON LES TROUVE DANS TOUTES LES BOUCHES D ENFANT
MINUSCULES ET FRAGILES

TU NE TE SOUVIENS PAS SUREMENT DE LA MORT ET SA DEMARCHE DE DIAPOSITIVES
COMMENT POURRAIS TU
CE JOUR LA TU N ETAIS QUE LE CHAGRIN TU ETAIS AVANT DE TROUVER TA MATIERE PRETENTIEUSE TON VISAGE DE MARIAGE UN SENTIMENT UN SENTIMENT MORTEL UN SENTIMENT PENAL

VOILA JE TEMBARASSE SUR LES JOUES

ET

JE VOUDRAIS UN DESERT CLIMATISE MAINTENANT QUE JE T AI RECONNUE PLACE DE LA BOURSE UN JOUR OU LE CIEL BRADAIT MA JOIE A L ENCAN DE MIDI

9 mars 2012

Aux adieux

Cette nuit encore tu as laissé vide l'habit de silence que je t'avais préparé
Je ne remuais pas dans mon lit pour essayer avant toi ce soulier que tu allais mettre à tes pas
Comme je tentais t'inventer dans le mutisme de mes gestes
Mais ton silence à toi est inimitable
C'est celui chantant de la nuit
C'est le bruit immobile des étoiles
Celui trouble de la défaite
Cet autre inconnu qu'un pouls remonte
Ton silence embaume les péris que la mer doucement recrache au monde
Comme une idée oubliée
Une copie de philosophie où l'image est punie
Un stylo perdu...

Je me souviens le matin en sursis dans tes yeux
La tristesse comme une écume qui y perdait sa vague
J'ai voulu tes lèvres tes lèvres de voyage d'angoisse tes lèvres de solitude
Tu me manques comme à un amoureux
Comme l'eau parfois peut manquer au noyé

17 février 2012

Mon cinéma ? Quelle tragédie !

 

Les histoires que je veux vous raconter ne se déroulent dans aucun lieux, ne se fixent sur aucune pellicule, n'attendent aucune date. Il y a un cinéma de trois dimensions dont on applaudit le parjure.

 

Mon cri s'il devait être du cinéma serait un cinéma sans dimensions. Un cinéma de songe. Non pas la reproduction insuffisante d'un réel essoufflé, non pas la répétition bégayante, la paraphrase infinie de ce qu'avec nos yeux véritables de chair et de sang nous avons déjà ignoré. Un cinéma de la transgression, un cinéma inabouti, brouillon, l’œil en colère, le cheveu désordre, la frange mal coupée rabattue sur la bouche comme une molécule de fièvre. Un cinéma du cri rendu à sa matière d'engrenages douloureux, de rouages organiques, de force. Un cinéma de la toute puissance qu'on fait avec ses dents pétries par le froid, ses doigts broyés par la faim sous le pilon de la plainte. Je veux apporter dans vos vies des mains denses de mensonges, de vagues creuses, de lichens, de marées obscures sans besoin de lunettes bicolores pour faire au monde paraître de l'épaisseur. Sur les sièges il y aura des acteurs et ils se détourneront de vous comme toujours vous avez fait avec vos vies à les laisser passer comme une barque mal attachée, comme un pouvoir incertain, comme la jeunesse en bas de sa folie, la cheville foulée. Trop vieille pour courir avec ces muscles-là.

 

Et je voudrais y mettre des individus immobiles, colériques, froids, sentencieux qui ne diront qu'hors de l'écran ce que vous expirez dans vos nuits, vos angoisses, vos désirs, le cuir de vos folies, et ils s'exprimeront quand ils fuiront du cadre cette métaphore pénible de vos limites. J'appellerai la bordure du champ : la morale et c'est hors de cette morale visible que tous s'exprimeront. Sur cette fausse poutre formée par les extrémités de la projection, des danseurs s'inviteront de partout, de toutes les origines, des furies de la mer, des acrobates du péril, des tigres de passage, des funambules borgnes, tous les continents de la folie, trembleront, les bras chargés de magnolias, debouts sur ce trait de fiction. Maintenus en équilibre par le parfum de leurs fleurs, par le poids du malheur, cette autre gravité, muette dans l'équation de Newton. Ils tiendront par tout ce qui vous maintient vous debout quand vous sortez dans vos commerces, quand vous allez rire pour de faux, sortir, boire, mentir, mais ne rien comprendre.

 

Il y avait un cinéma muet ? J'en ferai un cinéma sourd ! Les oreilles bouchées de poèmes, de rimes mal faites, de quatrains inégaux. Les pas de la déroute, ça bat comme ça un coeur, comme une défaite.

Ce bruit parasite qui encombre la bande qu'est ce que c'est ? C'est un pouls vivant, un poème qu'on froisse.

 

Voilà. Qui s'avance, qui se recule, et toujours on en verra le dos de ces spectateurs, de ces fuyards. Ils n'ont rien à dire ; tout à trahir. La démarche ne trompe pas.

 

  • Quelle heure est-il ?

  • Nulle part moins le cœur !

Le rêve est partout en cage, sous les paupières closes du dormeur. Qui a asservi le songe à la bouche du sommeil, aux pays étroits des sénescents, à la prison des ronfleurs ? Je veux dire : Un poème de raideurs, d'étonnements, de crampes, de prurit. Un poème de lenteur, qui ne déploie sa force que dans l'image, qui ne libère sa colère que dans le désastre. Il faut beaucoup de catastrophes pour faire une voix. UN VISAGE C EST UNE MEULE.

 

Demain je changerai de corps, de jour, de saison. Demain, tout aura une autre couleur que celle de la raison. Celle d'un toit ouvert, d'un enfant oublié au fond d'une poitrine, d'un amour jamais débuté. La mer nous a rendu ce matin un corps, et ce corps nous ne nous souvenions pas l'avoir perdu.
Une ville. Il faudrait une ville monogame qui ne s'accouple pas deux fois par jour avec l'aube, avec le crépuscule et porte partout des enfants difformes des angoisses, des vapeurs. Une immense manufacture de paupières. Sur la côte le froid dans les miroirs imite les naufrageurs.

 

Je voudrais une salle mal coiffée, où on viendrait en pyjama comme pour se dire là disponible au rêve, attentif aux songes, à l'émoi, à cet abandon qu'on ne se permet tout entier qu'inconscient, exilé des autres existences, lavé des autres vies. Il en faudra des matins ratés, des nuits brûlées par un soleil distrait, des larmes de sueur et d'amour pour bâtir une journée. Tous ces morts à moi. Vivre ? Jouir debout, sur un charnier.

 

Je voudrais exposer partout mon refus comme une toile, comme une sculpture, un cœur arraché, moulé dans les mains de mon amour. Je me suis formé tout entier pour des yeux bleus, clairs, mais toujours clos comme un poing.

 

Bien sûr. J'appellerai ce film « printemps ». Les bubons du pestiféré, la crasse du mendiant seront bourgeons, rosées, parfum. Des oiseaux morts partout. Des cheveux longs comme des forêts incendiées qu'on approchera avec des hurlements de loup. Il y a dans le ciel plein de mésanges qui ne sont jamais revenues de dedans moi. Le ciel ne comprenait pas la plainte.

 

Voilà que tout commence. Faites du bruit dans la salle, allumez toutes les voix, renversez les boissons, mâchez vos vices, venez ici avec vos lampes torches, vos lasers, votre teint éclatant, la poudre de vos mensonges, vos visages réparés de baisers. Ca commence, on le sait parce qu'on ne reconnait personne.

 

« Mais Emma, c'est d'une virginité plus grave dont je veux vous entretenir. Cette virginité secrète par delà le remords, la pudeur et la religion. Cette virginité du cri, cet hymen de la glotte, cette innocence du verbe d'aimer. Mais Emma, crachez vos nourritures inconsistantes, vos viandes froides, ces lèvres soûlées de liqueurs fades. Abandonnez vous à un mot, à un seul mot maigre, de cartilage. Vous verrez : un coeur ça s'ouvre comme une loge. Ca se débat comme un amoureux sevré d'amour. »

 

Et Emma tourne la tête, montre son dos, pour dire "je ne sais pas" ou bien "je désobéïs". Elle tourne le dos comme on hausse normalement les sourcils, mais Emma n'a pas de visage, elle n'a qu'un dos, alors elle le tourne à l'infin. Peut-être elle dit "ou bien comme tu en as envie toi, fais ton film, tes idées, ta poésie parlons-en, qu'est ce qu'elle y fera au monde." Peut être qu'elle n'a pas compris qu'elle était dans une pièce, qu'elle avait un texte, peut être qu'elle croit que c'est sa vie, et qu'elle va pouvoir désobéïr. Mais vous verrez après comme elle n'a jamais désobéï Emma, elle est née en Suisse, on ne peut pas désobéïr quand on est né là-bas.

 

« Mais Emma la poésie, la poésie, se moque de tout. Voyez c'est un pouvoir. Un pouvoir précieux. Un pouvoir de ne rien changer. »

 

"C'est trop, trop pour une première fois, trop de vouloir toutes mes saisons, toute mon année, tous mes gémissements, et qu'est ce que tu sais toi de quand la voix devient du sang, qu'on met sa révolte dans des gestes, et ses gestes dans des machines infernales, comment on a les ongles sales jusqu'au cou parfois dans un cri, et qu'on y ajoute des suffixes, des terminaisons horribles. Comment ça commence crime, par où ça se débute, on ne sait jamais vraiment, ce qu'il lui faut, c'est comme un enfant fou, on ne comprend pas ce qu'il veut, comme une révolution on ne comprend pas le visage qu'il faut lui faire. Par là ? Ca manque de flèches, de repères, c'est tellement immense, et toujours avant d'aimer, de vivre, on était dans cette cage la nuit, sur cette page, sous les barreaux des cils rassurants. Puis on apprend. On sait, c'est là, voilà la porte battante : une lèvre qui va dire le crime qu'on voulait. et je ne dis pas crimes légaux, je ne dis pas crimes comme on en fait des articles imbéciles, des photographies épaisses, des caractères minuscules, des épaules rondes. Des mots gâchés pour une loi, je dis crime pour dire tout ce qui est permis et qui ne changera rien à la misère de l'homme, qui ne l'arrachera pas à la servitude de sa faim, de sa soif et de sa morale. Tu me demandes dans un jour, d'oublier, moi, le mot de "nuit", la nuit qui m'est montée à la taille, qui m'a changé de visage après les pleurs, tu me dis d'oublier les eaux que j'ai bues parce que j'ai cru, et que maintenant je ne crois plus rien. Le monde n'est pas venu, jamais, j'ai attendu, je suis devenu vieille mille fois pour mes principes, je me suis vu dans ces miroirs d'entre tous les plus fragiles : les larmes. Il faudrait pour aimer que ma bouche recommence la même peine, la même prose, le même vers tissé de maladies, de ciels plein de poux. J'ai hurlé une fois à ce procès inique qu'on dit la vie partout et combien c'est merveilleux quand on a des cheveux blonds, quand on a les yeux pâles comme deux bougies fatiguées. Mais moi je veux faire la morte maintenant. Je veux des yeux comme deux vitres sales. Peut-être y savoir des enfants passer, mettre leurs doigts dans mon haleine, y dessiner l'injure. Mais demain, demain (…)"

 

 

En attendant ce demain triste. Je ramasse dans la nuit des cailloux imparfaits, précieux comme des fleurs rares. Je les ai ramassés moi.

 

Je voudrais inventer la nuit, avec une taille enfin comme il faut, la découper des ciseaux stricts du tailleur. La nuit toujours inégale, jamais comme on voudrait, qui vous fait trébucher l'insomniaque dans le matin peureux. La nuit trop courte quand elle a sa jupe de putain. Trop imparfaite. Trop infaillible. A quoi bon ? Il faudrait ; il faut changer  l'ombre, il faut se changer dans l'ombre, c'est la coulisse de la vie. La Géométrie de l'envers, des dessous, de la flanelle et des jarretelles.

 

Emma. Obéir vous avez toujours su faire, assise, debout, c'était toujours obéir, croire, aller au pas. Tout a toujours été caserne pour toi, l'amour même. Et tous les matins c'est au son du tambour que tu te levais, au son de la diane que tu combattais, aux ordres, aux ordres que tu dormais, pleurais, vivais, mourais. Morte, c'était encore au commandement, et il aurait suffi d'un ordre que tu quittes ta tombe de parfums, de pleurs, d'un ordre que tu défasses tes cheveux de lianes, que tu frottes les silex de tes ongles, les traces de matin dans tes nuits. Tu étais à un son de t'enflammer. De mettre le feu partout dans une agitation démente. Mais ta folie n'a jamais bougé, elle est restée bien sage comme une sauvage dressée par la peur.

 

Tu n'as eu de singulier que ton désespoir, de propre que cet habit partout délassé, qui gît depuis tous les âges abandonné aux portes des Eglises, qu'on délaisse, qu'on froisse, qu'on découpe et qu'on use. Ah. Le désespoir c'est utile comme un chiffon, comme un bout d'étoffe dont on raccommode sa vie, comme une médaille, comme une gloire, comme une excuse muette. Ah le désespoir, ça n'a servi de patron à aucun visage, on y a rien taillé, on l'a pillé, foulé. Allez. Amen. Ton désespoir c'est ton absolution, ton désespoir c'est un habit vide pour des fantômes, des dires mesquins, des amours de ruelle. Et dix mille maigres tiendraient dedans.

 

Et ma vie que je filme maintenant sur ces bobines de papier c'est notre vie à tous. Un film mal monté. Rien ne change. L'ordre des images, la qualité du son, à peine. Mais tout est toujours pareil à l'autre extrémité, quand le silence monte, assassin de la ville basse. Je n'aurai rien dit qui n'aura déjà été dit, j'aurai porté la répétition dans mes pas. Dans ma bouche rien d'original que ce que vous avez tous dit une fois. La vie. La vie. La vie. Pourquoi y venir ?

 

Et pourtant ça continue d'affluer. La salle est pleine !

 

Parfois, quand je suis seul avec le monde, il me force à regarder. Alors je vois tout. Je sens tout. Le lacet réussi de l'enfant, la bille perdue dans la rue, le ballon crevé, les cartes abîmées. Je vois tout.

 

Je me tourne par habitude, dans mon lit, je jette ma voix, mon geste la guide, et personne que mon ombre à moi. Ça n'a toujours été que ça, mon ombre à moi, qu'elle s'appelle Loriane, Lucie, Camille. Qu'importe.

 

27 septembre 2011

Un songe, un songe/

J'ai allongé l'orgueil sous le voile peureux de mon premier amour, est venue l'aventure et tous les prénoms sans détresse. Lucie, Camille, amusées, à se mettre dans l'ombre de ta migraine, à se glisser dans la trace des cris ici noués. Sans rien entendre des gémissements ici bénis. Des cris, des caresses sous lesquelles les corps étouffaient, plusses épais que l'eau dangereuse où les marins suffoquent. J'ai toujours dans ma toux des restes de ta tendresse et de ton adieu, toujours, dans mes bronches et dans ma voix cette ombre que ton amour d'un baiser soufflait.


Tu me manques. Tu manques à mes gestes qui se perdent dans ce vide des fantômes étreints, tu manques à ma peur qui ne sait plus sur quel flanc s'abandonner. Mon sommeil par toi toujours bafoué te réclame, il acceptera tout. Les éveils, la nausée d 'une nuit blanche et les cauchemars de te voir disparaître dans le rire d'un amant fortuné. Il peut tout prendre les angoisses et le sang blêmit par l'attente. Alentour de moi, dans cette pièce où tes pas frivoles riaient de tout, ce sont désormais des marionnettes insolentes, des cœurs légers qui ne battent qu'une fois dans la nuit.

 Quel matin sans cesse cherchais tu pour toujours jaillir du sommeil dans tes souliers d'orage ? Quelle vie, quelle vie poursuivais tu de ta fureur et de ta pluie ? En poudrant ton visage de tous les octaves du jour à naître, de la lumière timide encore ? Je me souviens ton corps bredouillant tes mains. Avant de devenir l'aube, tu cherchais, minutieuse, dans le miroir le reflet à donner au monde, quelle couleur mettre aux heures de l'aujourd'hui, et quelle saison aux arbres pendre?

 Tu me manques. Je ne trouve plus au matin mes psaumes, de tes cheveux de ronce, écorchés. Il n'y a plus cette crainte de te sentir disparaître pour tes furies, pour ton destin. Il n'y a plus rien ici.

 Tu parlais un langage de mime étrange : le claquement des portes, le ruissellement de l'eau contre l'émail. Tous les bruits du mobilier te sont paroles. Tu disais par le parquet qui chante faux, tu disais par la clé qui tourne vers le bonjour, tu disais par la colère du vin renversé. Et toujours un seul sens à ton murmure, toujours ce mot d'adieu coulé dans ces mille façons de cris.

 Je ne me souviens plus de ton être, ta voix, ta respiration et l'écho de ton cœur dans ta gorge puis dans tes veines. J'ai tout oublié les sons qui bruissaient dans toi, qui par toi jaillissaient. Mon vestige, il y a les ruines de toi et nos soupirs. Débris de ce qui fut. Le robinet fuit, la porte grince, le parquet ne chante plus sans public. Tout est moins haut.

 C'est déjà plus tard. Quand déjà le destin t'a prise dans son charme, quand déjà tu as donné la main à la fortune, au plaisir en glissant hors de ton doigt cette rime qui te fiançait.

 Pauline entre dans cette chambre maintenant et t'imite. Elle retient son souffle. Je ne lui dis pas que tu y fermais toi les yeux, avare de l'infini de sous tes paupières.

 Où vas tu faire naître le jour désormais, quelle course folle, et pour où ? Pour qui te tais-tu ? Pour qui mon Héloïse, viens tu jouer du décor du monde. Orchestre de pas, de courses. Sous ton talon le trottoir joue du tambour, les flaques d'eau de l'accordéon...

 Que reste-t-il . Un songe. Un songe...

9 septembre 2011

Emotions.

Je suis comme ceux-là, j'ai pris l'amour pour faire passer la nuit, et puisé dans les clairières dessous les sourcils, le sommeil en patience. Au minuit de ma journée, je sors mes pantoufles de poème, sur la pointe des rimes je passe dans le caniveau de la strophe, je bois les eaux immondes où se fertilise l'ordure. Il y a des puits pour toutes les soifs, et les yeux aigus y tracent des filets de songe.

J'ai mis toute ma vie en risque pour aimer une seconde, j'ai tout jeté le poids du vêtement, de la fonction, tout jeté les livres, les espoirs, les craintes par la lucarne nocturne pour échapper au poids des ans. C'est qu'il y a ma nationalité fissurée en deux, par des misères, des origines, cette voix de pierre qui ruisselle quand la pluie bavarde sur les roches bougiotes. Chaque pas que je formule, se masse hors de ma jeunesse. Chaque pas m'échappe de ma force, tire à ma vigueur sa nourriture, et toujours si je vais c'est retranché de moi, c'est arraché non en substance, non en essence, mais en rythme en voix. La nuit passe plus douloureuse quand ma bouche prend forme de dernier ; mes dents de carillon, laisse à la poitrine amoureuse deux cicatrices rondes comme des globes.

Les refuges d'ivresse, les regrets incrustés de baisers et le matin dans les mains tout le plaisir qui fume et s'efface. Vie de neige, eau de larmes. Que suis-je ? La suie de mon visage, la brume d'oraison, la nuit dans tes cheveux et le rêve qui perle de ta lèvre enfantine. Mon amour qui es tu ? Je dis ton nom qui absorbe ton relief, je ne sais tes traits sous ce voile d'attente, je ne sais ta voix qui ne sait traverser et ma détresse et mon phare.

La nuit a ses récifs lumineux, aigus de la voix de petite fille qui les pousse hors du paysage. Traversez mon ciel gris, ô supplices du tard, traversez ma peur, ma crainte, filez par le chas des blessures, faites y vos sutures.

J'ai bu les promesses des astres. J'ai bu les tortures des jolies. J'ai bu les liqueurs infernales, bu tes larmes et tes joies. Je suis habitué à l'émotion.

26 juillet 2011

L'adieu - 17 juillet 2011

Je ne sais si tu lis encore, et si tes yeux de mésange assombrie s’ouvrent encore assez pour en faire passer les miettes de chant. Si entre ses ailes la poésie enroue toujours sa silhouette. Je ne sais plus ton visage, odeur que je perds. Mais je sais les mots qui prennent la forme de toi. Cette argile humide où tu peux imprimer toutes les forces inusées de tes yeux d'amande, où la couleur mendiante des pumas mexicains est tombée dans ton cou pour te faire une écharpe de cheveux. Je peux réciter les caractères sacrés de cette messe que je ne t'ai pas célébrée, ces manuels calcinés, reliés par du fil à coudre. Je mâche ton souvenir, goût d'écorce amère.   Il y a ces existences dont on sait mal ce qui un jour les fit assez proches pour que le souffle devint une même masse, ces existences qui n’ont de commun ni le sexe, ni la voix, ni le théâtre et qui une pourtant, à l’aitre d’une fuite, se mirèrent dans la même nuit, grelottèrent du même froid. Sous les pas de la montagne, le poumon de la ville crevait de songe. Le fleuve coulait dans le chant des oiseaux endormis. Nous étions seuls, et la ville baissait la tête dans le silence, les puits de sommeil creusaient nos yeux. Mes cernes faisaient un peu du jour qu'imitent les viennoiseries du demain.   Ces vies je les aime trop voir disparaître et les espoirs se fâner, pour en prendre dans moi le soin utile. Il y a un cloître plein d'odeurs fascinantes et que mon désordre agace en un pré d'herbes folles, de fleurs mauves et cruelles. Il y a des arbres dont les racines plongent jusqu'en enfer pour boire l'eau des fleuves d'oubli, c'est de ce malheur que je veux faire un jardin, ce sont ces parfums qu'à ma boutonnière j'attache dans un nœud compliqué. J'ai des médailles de cette féerie, des lustres, des brillants et un peu du bleu de toi, que je pille quand tu tournes la tête, si tu y laisses une trace dans ta nuque.   Nous eûmes et toi et moi, une nuit (quelle nuit ?) la même stupeur qui nous perlait dans le visage, les doigts paysans retournant nos timides façons, des plants incréés et mûrs nous dissimulaient de leurs ombres paresseuses. J'ai bu l'ombre des vignes pour m'enivrer de soleil. J'ai bu à toi le jus de cassis du tard. J'ai bu la panique au fond de la gorge.   D'avoir relu nos échanges, je me dis "je suis ainsi qu'un aveugle, je ne vois jamais rien de ce qui,  évident, se dit timidement". Mais j'aime ces choses de défaites, j'aime ces plaines de brume où le pas aveugle marche sur son amour en le voulant sauver. Et doucement, les voix balbutient de crépuscule, on souffle dessus et la petite boule de chaleur qui leur brûle encore au front s'en va, s'en va, s'en va, il n'en restera dans l'air plus que le fantôme. Nous en ferons des rêves. Il reste la nuit. La terre du poète. Sa solitude.   Je sais mal ce qui aurait pu être de toi, je vois mal les minutes d'après l'instant présent et le ciel qui viendra plus tard couvrir la nuit de ses baisers. Je ne sais pas voir plus tard que maintenant, et de chérir les corps imprécis de l'incertitude, je ne sais ce qui se peut. J'aime ces roches informées, ces endroits que je ne connais pas et qui auraient pu être, ce fleuve où mes cheveux se mélangent aux tiens nulle part mieux que dans mes songes. J'aime ce qui n'est pas, ce qui n'aurait pas pu être. C'est-à-dire toute l'imagination, cette berge de rêves, où les mains des passantes sont lourdes de magnolias, où les enfants jouent avec des billes de Rhin. Où ta bouche s'est détachée en sourires, où elle s'est allégée du cri qui fardait jusque tes yeux pour mon agonie à venir, pour les journées où, immobile, sous un porche, je résiste comme une digue à la mer des souvenirs qui me fendille d'oubli. Je ne sais pas ton passage indifférent près de moi, ni si ta robe m'aurait frôlé ou tes doigts ignoré. Je ne sais pas, et j'ai la tête qui tourne des disputes que nous n'eûmes pas, du reste de tes ongles dans mon cou après que la nuit furieuse se range dans ce fantasme là. J'ai pour ces blessures là des pansements d'enfant. Ton rire.   Il y a l'adieu auquel je me prépare, j'aime tant les adieux que souvent je les fais longtemps remuer dans la gorge, je les secoue, je les corrige, je les avale par minuscules foulées, j'en croque tout l'autour et laisse le cœur frémissant, nu, de son biscuit protecteur. J'entends le vent qui s'y mélange, et d'un dernier murmure, avec le muscle d'un nouveau-né, je l'expire, l'adieu. Il y a encore le temps, mais déjà dans le couloir étroit de l'existence nos pas s'oublient, je ne sais pas le "la" de tes talons, tu ne sais pas les notes graves de mes semelles de vent. Je marche sur des périples, il y a une jungle ici, dans laquelle mes doigts jouent, la musique est sévère, c'est le crochet d'un serpent malade qui écoule dangers par dangers le venin de son écaille.   Adieu, il y a plus de jour dans ce mot qu'au 21 juin.
17 juillet 2011

Mes rimes ont les cheveux blancs

Je n’ai jamais eu peur de la mort. Malgré tous les attributs dont on la pare ; ni sa voix qui résonnait dans les contes avec des râles de cauchemar, ni la soie livide qui déguisait son visage, ni son pas pesant de soldat haineux. Je n’ai pas peur d’elle. Ni de son arrivée imprécise, ni de son imminence. Depuis petit je me suis habitué à elle, j’ai appris son pouls régulier, son geste imparable, sa démarche de marée, ses cernes. Pourtant, quoi que sans crainte de son apparition je ne veux pas mourir tant que l’illusion de n’avoir pas tout organisé de mon désordre ne se sera pas dissipée. Je suis trop bien élevé. Je ne sors pas sans avoir rangé ma chambre ; je ne meurs pas avant d’avoir mis mon existence en ordre. J’ai une œuvre à faire endurer au monde.

I



Je suis un échoué, j’ai du sable plein la bouche. Aucun des bancs ne me permet le repos. Chaque fois que je m’assieds sur un siège qu’on dit à plaisir, qu’on dit à profit,qu’on dit à ennui je n’y rencontre qu’une absence. L’absence de moi. Je ne me rencontre ni par-delà le sommeil, ni par delà la conversation. Mon corps est une chose impalpable, irréelle, absente au monde et que les autres, pourtant observent; rencontrent, affrontent, il est autour des épithètes d'individus qui s'y viennent trouver de quoi se former jusqu'en phrases. Ce corps, cette absence de corps me fait une névrose qui me sert d’interface aux autres, c’est à travers une déraison que je me manifeste, je deviens concret de la médiation d'une folie. Je me prétends toujours un destin d’écrivain, je l’imagine gai s’inscrire dans toutes les bibliothèques, j’ai vu déjà cent fois mon geste se crisper avec scrupule sur un billet offert de félicitations. Je sais déjà le sort que je réserve à ma gloire, tous les soirs je m’endors de ce crime dans la pensée. Je la sais cette vestale incréée prête pour moi à toutes les crémations, j’ai déjà creusé dans ma paume les caresses à lui nouer, les ailleurs à lui montrer. Je cultive dans l’intime, le houx et les ronces à attacher à sa gorge, le matin du poète pour faire frissonner ce que j’imagine demain ses boucles de soir. Je me sais déjà une gloire plus grande que la gloire permise par les sociétés littéraires, par les qualités toussantes des particules du prix. Si l’on me fait un honneur, demain, je monterai à la tribune. Je déchirerai toutes les pages du discours. Je scruterai l’audience, je déchiffrerai bien tous ces corps, et j’en désignerai un, celui-là le plus certain, le plus égoïstement regroupé sur lui-même, parce qu’il prendra le mieux à l'incendie. Je le regarderai et je m’adresserai à lui. Je lui dirai « M., ce discours je vous le dédie, ce prix je vous le dois. Ecoutez moi, avant de vous rider d’un sourire, écoutez moi. Votre prix je n’en veux pas, pourquoi m’en soucierai-je, moi que l’Histoire attend. Elle serait bien fâchée d’apprendre que vous fûtes de mon entourage, que vous désignâtes mon être de ces lèvres tombantes dont elle n’aura retenu ni la voix, ni le prénom, ni le vulgaire. » En attendant la gloire, tous les jours on m’appelle pour faire se disperser ma solitude, pour me mélanger à la fureur des corps qui se choquent et se bousculent. J’ai le bonheur silencieux, un bonheur de messe, un bonheur sacré, qui a des pas limpides et légers. Mes amis ou plus justement, les gens que je fréquente ne peuvent l’entendre. Ils aiment à me voir dans ces endroits où je deviens, avec la fatigue, avec le péché d’ivresse un autre que moi, ou d’un pas audacieux je peux soudain me rapprocher de leurs certitudes aux cheveux lisses, plaqués en mèche sur le front. Mon comportement devient de leur ordinaire, ma grâce timide se scelle sous les baisers de l’orgie. Il m’est arrivé dans ces nuits imprécises de me découvrir, au matin, l'encre d'un prénom féminin à demi-effacé d’angoisse et de sueur. Un prénom de n’exister plus qu’à peine d’avoir toute la nuit vidé dans le cri son existence, son plaisir et sa honte. J’ai sur le drap de mon corps des taches de couleur, des restes d’yeux bleus coulés là dans un murmure. Je me réveille avec un parfum qui semble réciter une prière d’abandon, une incantation vieille de trois millénaires pour clore la bouche des fantômes qui la nuit sur un lit se sont trouvés des rires ou des joies. Le dimanche l’angélus ne vient pas changer les couvertures que je dérange. J’ouvre la porte lentement, je ne fais pas de bruit contre les portes encore battantes de la nuit. Dans le ciel le rouge n’a pas encore tout bu du sombre, il reste dans le fond du ciel de cette couleur mignonne qui force toutes les audaces. J’ouvre la porte, toujours du même geste insatisfait qui n’a vidé de moi aucune horreur. Tous les monstres, je veux dire toutes les pensées, toutes les forces avec lesquelles je suis venu au matin se distraient toujours sous mes paupières. Je recoiffe mes cernes dans le reflet incertain que me propose la vitrine des premiers commerces. Je veux aller dans cette nouvelle journée avec tout le charme de mon désespoir, avec toute l’élégance possible de mes manières de déshérités. Là, voilà, le maquillage de la détresse, cette lèvre fendillée par les dents de la nuit, ces yeux profonds d’avoir pris au cauchemar son hurlement.

II



Je vais pouvoir me rendre à la rue heureux de mes dépits, et fondre ma voix dans le chant des cloches matinales.

J’ai l’angoisse des années qui passent. Je regarde mes vingt-ans, je les poudre, je les parfume. Le matin je passe le rasoir sur les poils trop drus pour me garder la douceur innocente d’une puberté neuve. J’ai peur dans le miroir de mon visage qui se brise, des traits qui de lassitude s’estompent et se durcissent, forment des lignes fières, entières, comme les frontières barbelés d'un Etat militaire. A la sortie du lycée je viens regarder les dix-sept ans des adolescents avec des yeux jaloux. Je me trouve partout des parodies. Je murmure dans moi-même « voilà ce qu’on en fait de mes dix-sept ans ; une parodie ». C’est avec mes gestes de dix-sept ans que je vais ramasser dans mon corps de vingt les jolies enfants qui toussent leur cigarette sous le porche du lycée et étouffent comme dans une mer profonde, dans l'écume de la bière. Elles ont toutes mille histoires à raconter et que j’aimerais leur faire vivre, donner à leur bouche menteuse, l’amertume de la vérité. Plutôt qu’offrir, quand nous fuirons le groupe de ces demies-innocences, des roses, des fleurs, des parfums, je lui donnerai à sucer l’aubépine en fleur, et mâcher l’écorce difficile des racines exotiques. C’est le goût de la vie, c’est l’odeur de tourment que tu trouveras partout, après que ton âge ne te sera plus l’excuse de rien. O. est une toute petite que j’ai déchirée avec les dents. Elle portait ses yeux bleus comme on porte le scandale. Le premier jour que je l’ai vue, dans la rue A., elle lisait Dostoïeveski avec toute la concentration possible de ses yeux angoissés, ses genoux se touchant pour faire au livre un support, et son dos plié, faisant deviner une bosse dessous son cou replié. A ses joues d'avoir, comme les jolies filles, de le pratiquer régulièrement, souri au crime, ses joues se paraient d'un écarlate coupable. Ses yeux, relevés de sa lecture, des petits caractères en désordre, disaient la culpabilité, le remords, l’angoisse du vivre et cette prison intérieure qu’avant même que la police ne vous entrave les poignets, que les juges ne vous jettent dans leurs officielles cellules, vous garde et vous retranche du monde.

O., ô tes larmes, fontaine de jouvence. Merci pour tes dix-sept ans, je les ai tout bus. Si tu fanes de sécheresse, si tu sens tes cheveux qui cassent comme l’algue des basses marées, c’est d’avoir vieilli. Le temps de tes sortilèges doucement s’éteint. J’ai bu ta liqueur, j’ai fait rouler toutes les gouttes de ton âge dans moi, j’ai pris à tes maladresses des forces et des formules, sur ton corps sans douleur j’ai puisé le repos, les forces, les scintillements de moi si rares qu’on les dit éteints. Je me suis baigné de ton âge. Ma colombe éventrée.


III



J’entends dans l’escalier ce pas qui au matin m’éveille en joie. Qui diminue discrètement quand je mime de ne pas l’entendre, ce pas qui se dépose sans poids au parquet, qui enjambe les grincements du bois. Ce pas toujours couvert de la discrète inquiétude des amoureuses. Je l’entends, et j’en sais toutes les variations, je le connais mieux encore que la parole qui, de fatigue, s’étiole en murmure. Je le sais dans son intensité maladroite des joies à partager, je le sais mieux que tous les sons de la ville, de ne l’avoir qu’à moi dès huit heures du soir, et d’en apprendre le silence quand l'ampoule du salon balbutie moins intensément.

J’entends ce pas que trop souvent j’alourdis de pleurs ; j’entends la minutie avec laquelle elle déplace son corps jusqu’à l’entrée. Je ne quitte pas la chambre, je suis à demi-couvert, j’imite la posture du sommeil. J’entends la porte qui s'entrouvre, la ferrure qu'on claque délicieusement. Le jour qui se retire de la chambre. Ses talons qu’elle déchausse. J’entends ses soupirs, la fatigue d’une journée inutilement gâchée au dehors, pour quoi déjà ? Elle n’en sait rien, elle a rencontré des hommes, des femmes, elle a feint l’engouement quand ses interlocuteurs balançaient les bras et les idées, quand les chiffres dans leurs bouches s’animaient avec plus de vigueur que le baiser des jours de mai. J'entends. J'entends. A mes sens musique charmante, plus encore que l'opéra à l'ouïe du musicien.

Elle entre dans la chambre. C'est la nuit.

6 juillet 2011

Le jus s'écoule obscurité de nos secrets.

 

J'ai des amours aux prénoms courts d'un soir. La nuit efface le frisson qui me guide à leurs détours. Les fleurs que je tiens, dans le vase de mes reins, éclatent sous la rivière amoureuse. Son courant geint de l'étreinte. Le rivage de nos lèvres est trop fragile pour le souvenir. Il s'y noie, le poumon gorgé de l'eau trouble du baiser. La porte grince, résolue déjà d'adieux. Il y a dans ces draps des idées et nul destin.

 

Déjà, demain ne se souvient pas : le jus de nos rires trempant la rue, les ombres où nos gestes maladroits d'alcools dérangent le sommeil jusqu'à la trêve. Déjà demain a le parler machinal de ces nuits d'avant l'écarlate aux mains, les rides aux muscles, déjà ces sueurs communes, ces fatigues se dispersent, chaque course s'oublie dans sa mesure.

 

J'ai connu ces amours aux paraîtres nostalgiques, le crachin des baisers oublieux y forme les pigments de l'intime et répètent accordés « J'ai la couleur de l'oubli. »

 

J'ai su ces stupeurs matinières de faire pencher mon bras au rebord d'une habitude de solitude et y découvrir le gésir d'un corps plein des cheveux des muses. Je n'ai jamais au réveil les bons ciseaux pour y découper les rimes. La poésie saignera sur les poitrines de ces abandonnées, le café gâchera le reste de leurs parfums. Les oiseaux suffoqueront le matin par la fenêtre, et sur la branche tordue de dimanche et sous leurs plumes il y aura une voix, la voix rauque d'un amour visité de la mélancolie du minuit. Déjà je ne sais plus les yeux de qui souffle le vers. Déjà à l'hémistiche transparent j'entends un autre invisible.


J'ai oublié des prénoms dans des lits de murmures. Des prénoms légers et humides comme l'eau fuyante d'une averse. L'ordinaire boit à ces nuages là. La morale en vide le bassin. L'esquisse de la voix s'atrophie jusqu'au silence. Déjà nos pas ralentissent et n'iront pas jusque demain. Le futur ne vous attend pas, amour d'un temps déjà usé. Vos goûts de mûres et de myrtilles ne laissent que des reflets d'indigos. Le jour me happe.

 

Mes amours cueillis dans le tard sont des fleurs fragiles ; le matin les fane.

 

Il y a des peurs souterraines qui les poussent hors de la terre muette. Le pleur d'une nuit où la grâce ne se gâcherait pas dans les bras d'un poète, où la paupière de muse ne libérerait pas son poison en les bouffées de son frémissement, ricoche dans la Seine. Si vous cherchez les éphémères syllabes que le soupir éteint, dont les voyelles brûlent en un soir, se cassent en un cri, suivez les psaumes inquiets du samedi, la liturgie des verres entre eux heurtés. A la corniche de ces joies le passant voit des prénoms aux yeux tristes d'amante trompée. Et les yeux obscènes se cachent sous leurs sourcils.

 

Des colères de tous les âges cassent dans les berges mortes. Les noyés y rient, les péniches y baignent. Et tous ces sentiments remuent dans le courant disjoint des joies de Paris..

 

Mes amours sont américains, ils n'ont pas d'Histoire.

 

Je voudrais, détourner la pâleur de matin enneigé qu'on trouve dans tes yeux, monter de mes rimes régulières des digues légères, durcir les argiles de dessous le silence, unir des gestes abandonnés en des hauteurs suffisantes pour irriguer ces fleurs maussades que j'abrite dans moi, que tu leur offres ce teint indien qui sous tes yeux soulignent un peu du futur que je délaisse. Tu chantes avec ton flot de détresse, tu danses avec tes iris bouclés de chaleur, tu meurs enfin, avec le sommeil qui t'entrave et prive ta beauté du mouvement qui la parfait. Et tout ce corps détaché des pudeurs adultes, des politesses légales, et tout ce corps rendu à sa cruauté primitive, j'attends que sous l'ombre de ma crainte d'enfant-loup, tu l'oublies. Je le dévorerais avec des mots gentils. Je leur mettrai des ongles de fille-sages, et des bouches de nourrisson. Je te ferai les délits doux comme la grêle fondue, tu pourras y frémir si le mot de soleil ne perce pas trop fort le grillage de tes cils.
Il y a des pays qui naissent sous le soleil des mirages, qui réfléchissent contre les bosses de mercure les symphonies muettes que poussent les songes. Je t'ai rencontrée souvent dans ces Eglises que je fais avec les rares pierres de mon sommeil, je t'ai salie la main jusque sous la nef, et la lumière, à travers le vitrail changeant, jetait ses mythes d'enfer, des angelots rapiécés par des pages de cantique te faisaient une gloire. Ils renversaient les sacrements pour toi, les réunissaient dans la splendeur de leurs voix tachés de péchés. Contre tes habits mouvementés l'orgue jouait, le lierre s'éveillait et tes tourments résonnaient sacrés comme l'heure des messes des Pâques. Agenouillé, j'attendais ton doux murmure. Cet adoubement trois fois sacré.

 

Je peux t'aimer avec mes caprices d'enfant, défaire ta tresse, mordre dans tes joues. Te dire des mots si fragiles, que tu nous serrerais eux et moi sur toi, nous rendant de ta chaleur humaine.

 

Reste le monde, c'est si peu.

 

Pourtant, il faut déjà que je te laisse à la nuit, au sommeil, à ces paysages qui te jappent les yeux et dont au réveil tu me décomptes les sortilèges, les charmes, les manières, et les figures d'hostilité qui s'y figent. Autour du feu de ton corps, crépitent les images exhalées du songe. Dans les mouvements de ton visage, ses stupéfactions, ses pétrifications, ses hurlements sans bruits, se désordonnent toutes les légendes, toutes ces rencontres, et ces amis qui pour une nuit vivent dans les replis de toi, que le rêve anime depuis la subtile matière de tes imaginations.

 

Je te laisse à cet hiver que je ne sais pas. S'il te plaît n'y prends pas froid. Je vais à mon paysage immobile que la fatigue écarquille, que mes doigts secouent, je ferai tomber de ces arbres des fruits invisibles, j'en croquerai l'écorce, je t'en laisserai la chair. Le jus fera de l'obscurité à nos secrets.

 

 

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28 juin 2011

La soie des fiancées.

 

Des femmes en draps rouges sortent d'entre les planches, elles invitent le ciel, ont des grands yeux d'oiseaux poignardés, et des sentiers exotiques en bas des hanches. Elles viennent de si loin, qu'on croirait de l'Histoire ou des mythes. Elles disent adieu à la pudeur dans un verre de liqueur, elles boivent par petites gorgées le plaisir et les bouches des hommes s'ouvrent comme la fenêtre sur le jour. Quand elles finissent leurs verres de courage, elles croisent les jambes sur les canapés de couleur, et elles attendent qu'un suivant les invite, lui présente l'alcool qu'il aime, et l'oubli qu'il cherche en vain dans les boissons assermentées. Elles ont, dit-on, l'amnésie entre les cuisses et de la tendresse glacée à offrir pour couvrir de brumes les détresses des garçons. Elles peuvent couvrir avec leurs corps maigres, l'étendue du désespoir. En attendant qu'un autre vienne, elles dansent des mêmes gestes, se suivent comme des enfants dans le mouvement. Elles posent les mains bien à plat sur leurs genoux si brillants qu'on dirait de l'ivoire. L'agitation régulière de leurs jambes est le temps vivant. Si vous comptez correctement, il faut vingt-quatre hochements de genoux pour faire une minute. Il y a des habitués, des nouveaux, des arrogants, il y a des écrivains, des poètes, des évadés et des libérés sur parole, il y a toutes sortes de délinquances ici qui cherchent à gâcher l'énergie que la lumière de midi met en eux. A expulser ce poison de vie, d'ennui et de fureur qui leur incline le nez en la courbe du crime.

Si c'est pour la première fois que votre crime vient disposer ici de son déshonneur, Anna, vous prendra par la main, vous fera danser tout près de son corps de fleuve ensanglanté. Elle saura habituer à la vaporeuse flanelle des charmes d'ici, pour s'accoutumer à la magie de ces corps fébriles, aux râles du plaisir.
Anna connaît tous les tours que le corps fait, et peut les agiter un bâillon sur les yeux. Anna, est une amie de Mirjam, elles se sont connues un soir d'agonie, Anna, avait les habits déchirés et le bleu de ses yeux lui coulait sur les cuisses, sur les bras. La lune se détournait même de ce visage charmant et brisé. La nuit montait doucement jusqu'à leurs mentons, ils ont en pu boire des litres, et des litres à noyer les poumons. Les hématomes n'ont pas duré, l'amitié et les cernes si. Mirjam, l'a invité dans son réduit à oublier le corps, à boire à la coupe des illusions. Elle verse dans un calice en plaqué en or, gouttes par gouttes, un vin rouge, marqué, caractériel. Sous ces toits hongrois, communiaient deux femmes, les femmes libres avaient leurs messes.

Anna, marche avec courage, sous les yeux de Mirjam, son pas est inégal, des vieilles blessures sortent de la mémoire pour y censurer la grâce diurne. Mais Anna, porte le vin, fait des tours, et baisse la lumière pour oublier son pied bot. Et quand elle danse, en plaçant délicatement ses mains à la taille tremblante d'un tuberculeux de désir, personne ne voit plus rien de son sourire triste. Le malheur est retiré, et les algues sèches, ne retiennent pas même les roulis de la mer.
Quand elle met ses sandales, elle laisse la mélancolie sur le comptoir, et si un poète veut se servir, qu'il la boive, elle en a encore dans sa mémoire pour tout ce qu'il lui reste de matins pervers à susurrer. Anna danse, et Mirjam rit. Personne n'oublie que derrière les lustres en faux précieux, il y a des chambres étroites, avec une fenêtre toujours de poussière, la lumière est mauvaise pour le plaisir tarifé, elle y donne goût de tourment.

 

Les lampes sont espacées de façon à rendre visible l'essentiel des formes, c'est à dire la poitrine fière, vibrante sous les cuirs, les culs prêts à succomber tout en dissimulant ce que la vie fait aux corps qui s'y trempent trop profondément, trop souvent. Anna, a les doigts toujours parfumés de vin, elle dit « je reviens de la messe, j'étais pressée, le sang a sauté jusque ma robe, j'ai essuyé avec les mains. Mais allez viens me faire ton langage des mimes, et si tu sais pas, je peux t'apprendre, j'ai des jambes qui ont dansé jusqu'en Espagne. Si tu les secoues on entendra bien le flamenco nous guider, nous réinventer ».

L'excentricité est une révérence que l'on fait à l'entrée du lupanar. On y cherche rien, on ne lui réclame pas. L'excentricité c'est ce visage triste maquillé en clown, cette liqueur de cassis dans une bouteille à la forme étrange, vrillée comme de l'Art moderne qui aurait trop bu, et dont on peut dire « on consomme avec les yeux » et on a la même nausée qu'après du mauvais alcool.

24 juin 2011

Les yeux clos de Paris délaissent une vie de lumière.

Qu'est ce que je savais du printemps que les femmes promenaient dans le débris de leur âge ? Que des visages beaux allaient changer sous le crachat des saisons odorantes ? L'automne entre par mes yeux sans toquer aux calendriers. Il défait de lumière la nature tandis que changent les murmures des feuilles semblables à des femmes chargées d'étreinte. Les mots ont une autre couleur sous les crissements de Novembre.

 

Les mimosas éclatent sous les semelles du vent dans le silence d'une ritournelle de mimes. Les rues d'hiver se déguisent d'un pantalon de jute, le baiser des filles y fait des impasses de sortilèges et des avenues de drames. De ce geste malade assez pour engendrer sur la route des immeubles timides comme une ville de Province. Les femmes y passent, et leurs yeux encore maquillées d'une jeunesse ancienne récitent « visage âgé dont l'on devine qu'il était beau ». Cheveux blonds, on ne peut pas teindre une voix. Les grincements prudents du silence ouvrent le ventre de la ville, et s'échappe dans un demi-cri l'infini qu'on croyait gardé sous le rideau de fausse opaline.

 

Mon corps hâtait l'arythmie de l'Univers quand ses mains posaient les caprices sur les seins des mondaines, y glissaient des cages de baisers pour tresser à la nuit sa natte de princesse inca. Les collines des jolies font à leurs lèvres de cité un balcon puis un parvis. Un sous-sol et un toit. Ces filles sont des malheurs sans ciel, des joies sans terre, des trônes sans princes. Petites filles de Paris, de Londres, de Vienne ou de Madrid j'aime vos mains irritées, j'aime le blé fané de vos voix. La peinture que ma caresse accrpoche à vos voix paniquées a la couleur de la neige.

 

Pour une seule de ces minutes graves comme un baptême, j'ai mis les heures dans un chant, je les ai mêlées aux sérénades des moqueuses, aux froissements iodés de l'ombre d'un albatros. Pour un des silences que l'on achète à la fête, au bruit, à l'habitude, pour un de ses silences de messe j'ai mis mes genoux en gage aux usures monastiques, et ma voix libation des muettes prières des confréries timides. Quand mes paupières sonnaient les cloches des Pâques, j'ai senti la terre vibrer du prurit des femmes vulgaires, j'ai vu son grand cri couvert de ronces, de flèches, et de mer s'accouder aux avenues de la déroute, y boire au trottoir le vin transparent tiré du ciel.

 

Il était cinq heures moins dix à l'horloge de tes mèches quand sont venus frémir les envies et les soifs. Les images altéraient le teint ocre du désert jusqu'au mirage. Les murmures frissonnants paraissaient à nos sens des fresques prises dans le rêve, ils dansaient dans des accents antiques jusque l'étourdissement des sexes étrangers.

J'ai vu dans ce pays de sable et de songes l'âge grimacer sur les joues des femmes de douze ans. Et des garçons attachant à leur taille une certitude couleur d'acier grinçant. Rouges de soleil. J'ai vu des jeunes filles insoumises chercher dans le miroir le talisman d'un reflet, et accrocher au cou un bijou couleur de ciel, réfléchissant un peu de l'or d'ici : le soleil.

Un soldat mutilé contait les aventures de son avant, de quand sa barbe n'avait pas encore l'odeur de cent huit vulgarités, moitié spectres, moitié liqueurs. Le présent de ses muscles pleurait des souvenirs de légende, belles comme des filles-fées aux seins vierges de baisers, et la littérature faisait à ses mythes les yeux vairons.

 

La gouache tonnait d'une ode de miracle sur les dents du fantôme.

 

J'ai baissé le store du hublot pour fermer la bouche de l'infini. Bonjour Paris. Je vois tes nuits d'ici. Il est longtemps que ta voix est morte. Tu as crié tant de fois pour les Révolutions, et voulu mille choses sous tes pavés de sanglots, tes rues en sont rendues aphones. Tu dressais sur ton torse les symboles et les mots qu'on fusillait avant que ne pointe l'indignation du jour. Haussmann commettait son crime urbain dans le secret de tes ombres. Paris, tu voulais être une patrie, et déjà les traditions de Versailles étouffaient de manières ta démarche d'enfant sale. Des coiffeurs coinçaient dans leurs ciseaux les poux de tes bâtards, les bérets des Gavroches se portent en devanture des boutiques du luxe comme le trophée d'une victoire volée. L'hôtel de ville brûle dans les pages des encyclopédies et forme un coeur aux rêveurs. Paris, tu as des porte-voix qui soulèvent ta sueur muette jusque dans l'hémicycle aux nations, et l'on y entend l'accordéon jouer cette valse de défaite qui traînait dans les pleurs de Vallès qu'on mène une fois par an à l'échafaud de l'Histoire. Paris, au sommet du succès on n'entend plus battre le sang des hommes libres, les pleurs s'évaporent quand ils entrent à la Bourse. La poésie y sèche. Vieille fleur inutile. Lustre dépassé. Paris, Paris, Paris, on peut aimer des mortes, et tu as dans mes lignes ton arc de triomphe. Paris, ce siècle est ta défaite, tes yeux clos n'en sauront pas l'ombre ni le sang muet aux tempes de notre âge. Je pense à toi, Paris. Je pense à la gageure de ton insolence d'alors. Quand les empereurs fleurissaient sur les berges du Rhin, tu noyais les monarques dans l'eau d'absinthe de la Seine. Tu as le visage des jonquilles. Narcisse au front gris. Répète avec moi le cantique des offensés. «Nous pouvons rompre, jamais plier ».

 

21 juin 2011

Peindre le silence

 

Ecrire, mais c'est avoir, au lieu du sang, une voix rocailleuse et froide qui vous murmure toujours si bas, si bas qu'on croirait une chanson secrète, comme une prière venu de dessous les ruisseaux, comme un poème que les morts invitent avec leurs mains de transparents.
Ecrire, mais depuis la naissance, ça se multiplie dans les cheveux, ça prend racine au milieu des ligaments dorés, dans la ligature de l'os ancien, le déchirement de l'audace, ça pousse sous un soleil maladroit que la lumière décline en milliers de taches et de soupirs entre les volets mi-clos d'une bouche muettes. Les histoires c'est terminé, les amoureuses de vingt à trente ans, je les ai clouées dans mes paumes, et on les appelle les stigmates. Camille, Lucie, Loriane, Emma même. Blessures de rien, vous avez les cheveux des collines du Nord, ils tombent sur vos hanches par bouffées, et dessinent à vos gorges des dimanches de sommeil, l'été s'y repose, et les lucarnes de minuit sont noyées sous la crème de midi.

 

Il y avait Margot qui faisait mon mardi, et Lucie mon lundi, il y avait des prénoms d'almanach pour nourrir l'immense orgueil de mes vingt ans, de posséder des femmes si belles que mon rire les fanerait. Julie faisait Jeudi contre mes dents avant de déplier son mètre soixante-dix-sept sous les regards inquiets d'un photographe de mode, avant de coincer ses jambes sous l'objectif d'une ambition. J'entends encore sa démarche orchestrée par le déclic, le diaphragme congestionné, les réflexes éduqués, j'entends son pas soulever des filaments d'ombre, et le déclencheur de la nuit quand les cheveux descendaient jusque dans ma bouche.

 

Je suis une racine mauvaise qui se mâche sous les lampadaires avec un peu de jus d'étoile pour désaltérer les pulsions nerveuses des jolies, j'ai dans les cuisses plus de fureur qu'une troupe de traînées, et plus encore de vertiges sous ma cerne que les verres de vins des putains de l'Est. Si les filles aux yeux trop beaux, m'écrivent des choses de malheur, et que leurs mains paraissent sous mon costume graver des muscles, c'est que la nuit, je prends une position de constellation, que je me mets à ne plus résister à la foule des déchirements, à la puissance ravageuse d'une mer grondant de cent mille marins amoureux de son insouciance. Quand Marianne venait, sous le drap de mon corps, la première nuit, elle ne savait que mon corps de jour, ne savait que mes yeux de midi, ne connaissait que ma voix d'usage, mon teint encyclopédique, et quand la nuit pour nous garder du vent glissant, nous encombrait de son imperméable d'ombres, tous les silences du monde, toutes les craintes, et toutes les hontes du dehors, refluaient dans moi, et tous les sens de Marianne virent, étourdis, la toute puissance d'une folie aux yeux graves, à la voix de sirop d'aube. Marianne me sut dans la lumière trouble de mes cils durs comme des serres, sut les taches de boue qui couvraient ma voix de symboles menaçants, et tout mon être gonflé du sang des astres. La veine qui bout à ma tempe, et que je garde secrète sous mes boucles d'infortune. Qui peut voir, avant que la nuit n'ait bercé tous les fragiles, ce que ma poitrine contient de monstres, ces milliers de petites bêtes qui font des bruits de portes quand ils échappent à la surveillance du matin. Qui peut savoir, que sous la croûte de ma raison, se déploie un monde de l'intime, du scrupule, du vice, un monde où j'ai commis toutes les violences, où j'ai vu toutes les guerres, un monticule interne qui donne vue sur le scandale, les habits troués, et les corps déchirés.


J'ai mangé les verres d'alcool pour y trouver du bleu, j'ai cherché dans les terres monotones, un cri de révolte, j'ai creusé les toits avec mes ongles, la terre avec mes dents pour y arracher ses souvenirs qu'on dit des morts. J'ai voulu voir les étoiles trembler de froid en me couvrant du ciel. J'ai rangé à l'intérieur de mon ventre les vagues épuisées par la mer, qui déposent sur la grève leurs bouches noyées d'écume. Leurs crêtes flamboient mieux dans ma voix, quand sur le tard de la Vendée dans le toussotement de la lune qui toque au verre de ma venue, j'invite Aragon, à nous montrer les douze toises qui lui firent l'alexandrin un remède et un poison, quand dans le lit petit, je ferme les yeux, et que le ressac du jour crée une averse d'images iodées. Dans la Vendée, j'ai vu tes yeux Lucie, j'ai vu tes yeux quand je fermais les miens et que la nuit, tu sais, me dépossédait de l'imagination pour faire de ma paupière un cinéma muet.


J'ai su ta voix Camille, quand les gens dansaient, et j'interrompais mes gestes pour savoir la tendre folie que tu émanes, depuis Paris, je me disais le vent colporte la chanson de ton pas, jusque sous le toit mal famé d'une grange, entre le Würder de Tellemann et le vin de messe. J'ai entendu ta grâce de coquelicot chanter avec la pluie, et j'ai souri à ta venue quand le monde se réfugiait sous le porche, en voyant le ruisseau clapotait de ta présence intimidante.


Et Anja mon stigmate ruisselant, ma belle aux yeux gais, quand sous mes dents craquait le caramel des sucreries, je pensais à tes os qui sous l'assaut répété de mon désespoir, murmuraient comme des quatrains Oh l'ivresse de ma mémoire, oh l'alcool d'eau fraîche de tes parfums, Anja, Anja et le soufre de tes yeux noirs qui m'entourait le corps, quand les robes bleues, roses, jaunes, ou noires dérangeaient ma mélancolie... Ce chant d'enfant à la voix pareille à mes songes, tu as dans le regret hérité une crinière d'ombre, et je me disais dans la Vendée aux murs de pierre, aux chemins butés de passé, outragé par le présent, je me disais, ton regard me manque quand je pose le mien sur les corps sans organe qui font ma géographie précaire, mes repères involontaires, ces corps de garçon, et ces yeux de fille, et dans la foule des bruits étranges, comme un ventre malade. Oh, A. tes yeux sont une nuit que les horloges sucent et recrachent en minutes. Ta main est un cri de ma paresse, et la décoction de ma peur, ton odeur. Aux heurts se boiront le vert, le bleu, et de ta nudité j'en ferai des rires. Si tu permets, qu'avec entrain, nous passions sur la Seine nos doigts, pour voir le courant d'une vie noyer les innocences. Glisser dans les cheveux de vase et les cailloux de grès, d'un sourcil de nuage. Oublier qu'une Marguerite passa sur ma vie, une nuit d'enfance.

 

J'ai fait des voyages, j'ai mélangé mes pas, j'ai oublié mon corps, je ne sais plus dans quel lit je l'ai laissé. Alors. Alors. Alors. Un temps. Vous m'excuserez vous toutes, avec vos yeux beaux, et vos mains d'amoureuses délaissées, je vais faire acte de courage, et j'irai dormir sur sous la tôle des terrains vagues, avec la grippe des mauvaises herbes, j'écrirai depuis mon téléphone que je brancherai dans des cafés. Je boirai ma jeunesse avec l'appétit des misérables. Camille, tu ne le sauras qu'ici, j'oublie le confort de tes bras, j'oublie la fatigue de ta nuit, et j'apprends le ciel noir. J'apprends l'audace, j'exprime le peu de mort qui se secoue dans moi, c'est à peine un fond de verre, à peine assez de poison pour faire aux chênes un automne.

 

Et toi, qui revient ici parfois, je t'aime, mais je t'aime très mal, presque avec indifférence. Comme font ceux-là qui oublient que les muses ont leur indépendance et les yeux bleus des corps. Comme font les poètes qui creusent la vie avec des danses immobiles, quand les autres la font avec des pas militaires.

 

Je marche dans des rues où la vie penche

La nuit bat des paupières sur les bancs

La faim et la soif y secouent leurs cheveux blancs

Les chênes frémissent ma voix tombe sur les hanches.

 

Je marche dans le noir, et j'ai du jour plein les poches
Une cigarette brûle, c'est l'étoile de ma bouche
Le ciel de mes cheveux.

J'ai de la nuit à m'en faire une échoppe
Et un corps de marchandises.

 

On court le jour, on brûle la nuit
Et les belles images n'en finissent pas
De boire à la sève des hommes.

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