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boudi's blog
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27 mars 2023

Mon salaud

Ou bien, peut-être, le coupable déjà jugé tout coupable doit mourir de mort hirsute à ce titre alors pourquoi pas je ne sais le traîner dans la Seine, l’attacher au piquet, lui jeter les pierres sur chacune graver le mot justice le mot coupable le mot juré sur chacune des pierres inscrire coupable coupable accusé que le spectacle-lapidation le beau théâtre des tuméfactions semble à toustes le procès équitable respectueux des droits de chacun chaque pierre justice justice justice tellement de justice jamais personne n’en vît tant au moindre procès alors quoi la plainte du battu à mort jamais plus exemplaire la justice rendue n’importe quel Nuremberg blêmit devant cette pluie pure de justice le feu roulant des cailloux incessant le flux une averse de justice

sur la dernière pierre

le mot

bien

avec les lettres

de ton sang

écrit

tout défiguré

mort

toi gisant bras croisé maintenant

ton corps errant dans la seine

sans qu’à la surface

la moindre trace de tes poumons

ne dégage encore un peu d’espérance

tout gonflé

gros des pierres avalées

tu as dans le ventre

un sacré tribunal mon salaud

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8 mars 2021

Tokyo - Toilettes Transparentes

Consigne : Décrire un homme qui (a) va aux toilettes, (b) vomit, (c) tue un enfant

 

 

Les toilettes publiques et transparentes ouvertes à Tokyo visent à prévenir le viol. Des hommes se cachaient pour violer. Voilà leur plan contrarié. Le crime n’est pas suspendu pour autant au Japon. Martin Hideguchi, se dit, que la mort illégale encore peut sévir et se voir infligée, le viol pareillement, les toilettes ne constituant qu'un lieu marginal du viol. Martin Hideguchi s'indiffère de la symbolique du monde et de ce que les toilettes transparentes deviennent un symbole d'une société plus protectrice des femmes. 

Martin Hideguchi a souffert de l’extrême opacité du monde, le silence brutal, infligé à chacune de ses prises de parole jusqu’à lui devenir d’une transparence de chiottes. Comme il dit. Martin Hideguchi tremble et sa rage fertile, semblable aux crues génératives du Nil, élève des rosiers monstrueux. 

 

Il se mord la langue très fort, il sent le palpitement de toute sa dégénerescence, le désordre lymphatique, le pantalon plus jamais tendu, les matins à l’érection molle. Il sent dans son corps cette ombre de mort qu’il porte et qu’on lui martèle. Il voit les chiottes transparentes de Tokyo, là, cinq-cents, quatre-cents mètres etc. Il s’approche, trois-cents, deux-cents, transparence.

 

Ses intestins à moitié corrompus malgré le régime draconien de son frustré de père, tel père tel fils dit-il sans rire. Fils de pute, il murmure, en touchant la porte des toilettes qui s’obscurcissent sitôt qu’il y entre. Le silence opaque et ses intestins, la merde répandue, la haine, aussi, la haine jamais partie, la haine liquide, malade. La haine, toujours là, la haine,  son corps qui souhaite abandonner sa fonction de corps, qui se répand là, qui répand sa journée, sa douleur et plutôt que de l’en séparer par cet épandage, la multiplie. La brûlure se fait plus nette, son corps se rend capable de fractures au-delà du monde osseux et caverneux il se fracture, invisible à la radio, autre chose que le fémur et l’occiput et les noms savants des squelettes accrochés, au fond de la classe, 4eC pour souffrance.

 

Lorsqu’il quitte les toilettes, il titube de la haine encore là, du monde qui l’écrase, de ces chiennes de femmes qui jamais ne le sucent, sauf s’il paye, et même s’il paye…il ne peut pas payer pour passer du flasque au rigide, la pression sanguine et ses possibilités génératives. Son corps même refuse sa multiplication, sa division, sa profusion, seule la douleur et la haine connaissent ces stades biologiques de mitose et de cancer.

Il est un cas, un symptôme, il cumule en lui tout ce que le monde se peut de maladies, de virus, de formes mortelles. Il n’est plus que ceci une forme mortelle qui refuse de mourir seule. Alors, il saisit sa haine, la tord, la forge, il lui donne la forme et la force d’une chose fatale, il se lèche les babines de cette mort qui enfle, matérielle, le sang, là, déposé sur le crime, le mot crime devenu criminel même. Il éclate de rire, il est rentré chez lui, avec sa haine à tuer. Pourtant, quelque chose, quelque chose d’enfance survient et crie au secours en lui, crie, non, non et du fond des âges, ce non des maladies, de sa préhistoire humaine, le non du lieu intact du Je pur, d’avant la souffrance, l’écrasement, les érections impossibles,  avant son devenir multiple de coups et d’humiliations. Quelque chose, rond, parfait, enfantin, ce point là, rond, bouche du premier mot, non. Il vomit, il vomit devant ces images, devant son désir, devant son arme, son crime à venir, il vomit devant cet inéluctable, ce lui-même qui va tuer, au hasard, tuer dans la rue les premières innocences venues, il faut que le crime et le meurtre soient les plus atroces, touchent à ces points abjects et sans pardon. Il vomit, il vomit de toutes ses formes et ses fractures, son fémur, son occiput tout trouve bouche et purge, vomir, vomir. Il vomit de partout comme une blessure de bile ouverte en lui d’où coule la haine fanée…Pourtant, il va tuer, il va tuer et l’innocence en lui continue d’hurler au secours, au secours, hurler au-secours face au crime, à l’arme née de la haine…Il se saisit de son crime, ce lourd poignard ou ce pistolet acquis au marché noir, chez les clandestins philippins dont on ne sait s’ils les trafiquent pour se protéger ou pour banditer…Le pistolet est léger et la lame lourde. Il compte les balles, il n’a jamais tiré. Par la fenêtre il entend des cris d’enfant, il vise. Il a tiré. Il est mort. 

11 mai 2024

Chapitre 6 : La Baleine

Donc voilà ce que je fis-fais aujourd'hui, tentant de rendre ça -- sans y parvenir encore tout à fait, explorant -- moins chiant, c'est à dire redondante qu'hier comme le suggérait Pierre Cormary et c'est toujours par infléxion, murmure, soupirs las ou étonnés, que les formes changent et varient le plus utilement, le brusque ça ne vaut-n'appartient qu'à ceux déjà constitués, ce que je ne suis pas, puisque toujours hésitant, incertain.

 

premiere partie
https://www.youtube.com/watch?v=ncl6UisU9zo

et la deuxième partie :
Deuxieme partie

le roman entier : Roman Entier
 

Sarah D., se remémore, elle se remémore, dès le matin, au réveil, sans que le room service, ou avant que le room service, elle ignore, ce matin réveillé, si elle, Sarah D., demande le petit-déjeuner local, c’est à dire le salé, celui des insulaires et des loin là-bas, choisissant le bacon et les oeufs au plat, le café et le grillé au lieu de la confiture ou au lieu de la confiture exclusivement. Le sucré, Sarah D., le lit régulièrement, dès le matin, au lieu de donner force et forme, fatigue rapidement, vers dix heures, pic glycémique ou quoi que ce soit avoisinant, entraîne cet état de catatonie passagère, et peut-être, plus que l’esprit du capitalisme de Weber ce explique le décrochage économique de l’Europe continentale, latine surtout, vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique, que leur plus grande force ne vient pas de la destinée manifeste, du protestantisme, des parpailleurs ou des portes-avions à propulsions nucléaires, que tout tient dans ce repas le plus essentiel, le premier, le plus décisif, jeunesse de l’humanité, de sa recherche de sa journée.

Sarah D., se lève, un coup de téléphone à la réception, elle presse Sarah D., la touche 0 du combiné qui la met en relation avec le ou la préoposée pour demander s’il est encore possible de se voir monter le petit-déjeuner, petit-déjeuner, de pure habitude dans les hôtels, à Paris, chez elle, Sarah D., se contente d’un double espresso, la touche Doppio+ de la machine automatique De Longhi, parfois Sarah D. enfonce une seconde fois la touche Doppio+, le café, aussi, une habitude. Tout est possible, évidemment, naturellement, tout d’un tout relatif si, déclaré comme tel, tout, il s’agira pour l’hôtel de recréer un petit-déjeuner, le luxe bien sûr, cette illusion du facile, du possible, de l’ouvert, rien ne semble pouvoir constituer un obstacle d’où, de ceux qui le pratiquent avec régularité, une force puissante, puissance de, bien entendu, avant, avoir l’argent. 


Ici, Sarah D., vît décrochée de sa condition d’européenne puisque Sarah D., travaillant pour une compagnie américaine ne souffre pas de l’écart de rémunération, celle-ci, composée pour partie d’actions et d’intéressement, comme pour tous les cadres dirigeants, limitent (sinon annulent) les disparités entre les économies différentes et le gestionnaire de la branche Cambodgienne (qui n’existe pas, qui se discute, il faut toujours, de nouveaux marchés, encore, des possibles) ne serait que marginalement moins fortuné.

Sarah D., prévient la réception de ce que le groom, peut, qu’importe quoi, entrer dans sa chambre pour y déposer le plateau, elle, Sarah D., peut-être prendra un bain, dit-elle, comme une précision à elle-même davantage, celles, précisions, que l’on découvre à voix haute et qui, en réalité, procèdent du cheminement intime, personnel que, la politesse, partout également disséminée — non propre celle-ci aux lieux des gâchis —ne relève jamais.
Sarah D., aime, chose partagée encore, des grands hôtels les produits de beauté et les peignoirs lourds et toujours, semble-t-il, neufs. Ici, tout, en Lanvin, le lait de corps, couleur bleu ciel, le shampoing transparent — elle, Sarah D., n’utilise pas d’autres shampoings que le sien, sa marque, par là, non celle d’elle la fondatrice ou propriétaire comme la mode veut, aujourd’hui, que les femmes entrepreneuses s’investissent, celle de son usage, de son habitude, de, aussi et donc, sa réussite — le savon noir, chose, encore, à la mode, comme s’il fallait, pour s’assurer du propre ne pas s’accoutumer trop longtemps à la même couleur de savon.
Sarah D., ne prend finalement pas de bain, elle, Sarah D., se contente d’une douche, chaude, très chaude, parce que, jeu d’il y a longtemps, de petite, comme tant, conservant aujourd’hui cette élégance de son enfance, elle, Sarah D. aime la buée sur le miroir, ce qu’elle peut dessiner, les lettres d’abord, sur le petit meuble aux parois vitrés, sous la vasque de la salle de bains parce que trop petite pour atteindre le miroir — mais assez grande pour se laver seule — le mécontentement de maman parce que d’effacer la buée ainsi laisse des traces sur le verre. Jeu, continué, aujourd’hui, sans récriminations, sur le grand miroir de la grande salle de bains de l’hôtel, l’hôtel où les salles de bain, pour le confort ou comme une ostentation, une exagération de confort, comptent à la fois la douche italienne, sans pommeau, jet en pluie depuis le plafonnier et grande baignoire ronde. Elle, Sarah D., ne se lave pas ce jour les cheveux, elle, Sarah D., pour la sortie de cette nuit, les voudra un peu négligés, de celle qui, chic de son indifférence, sent la vie, sa barbe de trois jours, en quelque sorte. Sur le miroir, comme à son habitude, comme lorsqu’elle finit sa douche, depuis des années chaque jour, sa douche ou son bain par un long jet d’eau glacée, elle trace, Sarah D., des caractères inconnus, des formes qui, semblent-ils, comportent un sens et que celui-ci, se perdant aussitôt, ne contient plus qu’une intention et celle-ci, sous le souffle de la VMC et de la vapeur d’eau qui s’enfuit de la pièce, disparaîtra tout à fait. La douche, dura plus longtemps que Sarah D. crût, puisque le petit-déjeuner est servi, sur le plateau, une fleur, une pivoine, ça lui rappelle son amie et toute l’enfance, encore elle qui ressurgit, qu’importe les chemins les raisons, sinueuses elle se glisse, l’enfance, partout, chez chacun, tous, êtres humains, êtres de réminiscences tentant, tous, humains, de n’être pas des êtres de ressentiments, cette mauvaise moitié de la mémoire et du souvenir. Une fleur rose sans être une rose, qui sur ses pétales comptent comme de petits points rouges, une rougeole de fleurs, c’est joli, ou bien la fleur rosier elle-même porte, minuscules, d’autres fleurs qui, pour le monde microscopique sont autant de fleurs véritables, de présents d’amour et de pardon.

Aujourd’hui, Sarah D. ne prévoit rien, le lendemain de tout séjour elle ne prévoit rien et souhaite que la ville s’immisce en elle, Sarah D. ne porte pas de la veille les cernes hirsutes des sorties tard, des rencontres de hasard, ni le tremblement affamé du verre offert, ce présent transparent, un poison remède. La nuit passée, hachée, elle dormît, rêva, dans toutes les positions du rêve, comme nous savons, c’est à dire, aussi, les poussées de l’inconscient revêche, celui qui perce-neige, traversait les strates de ses limites, franchissait, discrètement — puis de plus en plus fièrement —les confins de son territoire assigné —et quoi de plus naturel que l’inconscient se révolte contre ce qui le tempère, son rôle même, s’exprimer et si, habituellement, comme murmure du schizophrène ou impulsion du diable, impose son empire comme chez Sarah D., certaines fois, sans danger, le diable n’ose guère trop.

Sarah D., se souvient de sa première fois à New-York, ça lui fait une décharge dans le coeur, une décharge amoureuse, un courant de regrets, elle qui, Sarah D., regrette si peu, le plus souvent, parce qu’elle sait que, c’est au-devant qu’elle existe, que, même, elle-même se trouve, après. Bien sûr, elle connaît, Sarah D., les virages et il lui arrive d’emprunter les routes étroites, chemins de halage ou sentier à peine nés, ceux de faux aventuriers, forcément, guidés, eux, aventuriers par cartes, smartphones et tout ce qui aujourd’hui dompte la nature, la dompte individuellement — avant ce qui lui réglait son compte à la nature c’était l’Etat, la puissance publique, puis celui-ci, timide, se mît à reculer, prudent, puis peureux et maintenant tout à fait vaincu. Sarah D. n’emprunte pas dans la vie uniquement ces larges avenues la Cinquième et ses consorts, ces villes de pure géométrie sans perte possible, elle traverse diagonales, aussi, se promène, en imagination au moins, dans un Paris d’avant Haussmann, ses impasses imprévues, ses murs érigés là et qui n’existaient sur aucun plan, ce Paris existe encore, les vieilles villes comptent ce genre d’exceptions, c’est à dire de possibilité de s’oublier. Sarah D. ne peut, encore, ou déjà, à cause de ce que ça ne lui appartient pas, se diriger dans une ville avec la carte d’une autre, comme les situationnistes avec la carte de Bilbao. Geste au passé, dont, si elle, Sarah D., avait possédé l’idée, l’eût mise en pratique.
Ce qui la renverse, là, de l’intérieur, à New-York, le premier séjour, dix ans, ce qu’elle se dit dix ans en arrière, se rajeunissant ou comprimant le temps qui, vieillissant devient imprécis, vague, fonctionne par demi-dizaine puis dizaine, avec La Baleine qui refusait de se voir nommé autrement que comme ça et que, par fidélité à son héritage, c’est à dire leur mémoire commune dont elle est légatrice, aujourd’hui, après qu’il se fût jeté sur les voies, sans prévenir personne, ni laisser aucune lettre d’explications. Parce que, elle le suppose, Sarah D. d’imaginer si elle-même eût dû se jeter dans la mort ainsi, culpabilise les autres, leur donne l’envie d’une sémiologie impossible, d’une fouille interminable des caractères, de chaque espace et interligne. La Baleine ne considérait pas la vie digne de toutes les attentions, elle se trouvait là et s’il fallait s’en débarrasser il s’en débarrasserait, il exécuta, La Baleine, sa doctrine, finalement, agacé, las ou dévasté, nous ne le savons pas, puisqu’il ne dît rien, la veille non plus, personne ne sait de quand sa résolution datait, s’il organisa cette mort avec soin ou si celle-ci, pulsion soudaine ou curiosité surprise, le saisît. Simplement, il mourût, emportant avec lui ses motivations qui, probablement, n’était que de peu, sinon de toute sa vie, de toute sa croyance. C’est avec lui qu’elle visita pauvrement New-York jadis, lui et ses idées, lui et sa magie, La Baleine qui se nommait comme ça parce qu’il vivait, disait-il, dans le ventre de La Baleine et que s’appeler Jonas ne lui convenait pas que lui, Jonas, habitant de La Baleine s’était recouvert en vérité de La Baleine que La Baleine c’était lui, sa représentante. New-York et sa baie et tous les cétacés tanguent en elle, en Sarah D., il existe, La Baleine dans toutes les marées, tous les ressacs, ça lui sert la poitrine, elle se sent une Eglise décharnée, un grand boulet de présent qui la déchire, elle ignore pourquoi, Sarah D., cette image là, se sentir pierre, la douleur la fige, elle croit, et la mort s’incarne dans ce Dieu de voyage qui, ici, inonde la ville. C’est de La Baleine, lentement, de La Baleine qu’elle tient ce qu’elle contient absolument de création, c’est à dire que si elle écrivit toujours, elle ne commença à penser en dehors des formes convenues que grâce à lui. Si Maman lui donna cette force de paradoxe, cette force de bouleversement, ce qu’elle contient elle d’orage mûr, La Baleine, lui, lui, La Baleine, lui offrit, le pas de côté, la saison océanique et profonde, La Baleine lui, c’était le jargon impénétrable, le rrrrrrr et lllll et les consonnes, toutes sans voyelles ou presque, précédent et excédent Perec, le débordant, voilà le langage qu’il lui offrait, qu’elle porte, elle, dans des écrits avortés et ses photos, le monde inventé, dans lequel La Baleine, vit encore, que peut-être, aussi, elle produit ce monde d’à côté, comme lui, La Baleine, lui apprît à emprunter, pour se tenir, au présent ou dans cette demie-seconde au passé, encore à ses côtés. Elle ignore Sarah D., ce que sera sa journée au-dehors, il y a longtemps qu’elle n’avait pas, Sarah D. repensé à tout ça, et de ce tout elle enveloppe La Baleine, un instant, elle-même ainsi recouverte devenant lui, elle veut dire, elle veut dire Le Baleine. Elle. 


 

10 mai 2024

Le roman en 7 jours - Jour 5

J'écris désormais ce roman en direct sur youtube : Live Youtube et rediffusion

Le roman en 7 jours - Jour 5

Le roman entier : Roman entier chronologique



Sarah D., ainsi que souvent, maintenant se.
et Sarah D. bute alors sur le mot, sur le point, elle s’interrompt, dans ce réveil brusque après le sommeil qui, tout autant, le fût, la figea, ce sommeil d’artifices, des lendemains de vols longs courriers, de chute de tension, le vertige de Sarah D., ce bord de falaise de ce que soudain le corps défaille, ce corps à soi irrésistible que Sarah D. pense et dessine comme de l’usage parfait, Sarah D. tend son corps et la semaine et le dimanche, avant que de venir à son geste de création, à ce rétablissement de l’art dans sa vie, cette dispersion que Sarah D., fait des photos pour de faux, son visage et sa vie générés par l’ordinateur, être-machine.
Sarah D., regarde l’heure sur son téléphone, ce réflexe pris, elle ne se souvient, Sarah D., à quel moment d’elle-même, de délaisser la montre-bracelet, l’une des montre-bracelet que Danielle A. lui offrit, elle oublie même, Sarah D., pourquoi ce geste, jadis, ce cadeau d’elle à elle. De Danielle A., Sarah D., ne conserve que cette montre Cartier, le reste, les souvenirs aussi, tout étiolés, n’appartiennent plus à personne, ni Sarah D., ni quiconque, Danielle A., un spectre, une presqu’illusion, et, pourquoi pas, se dit-elle, la faire apparaître, Danielle A., disparue, défunte ou vivante, agitée ou immobile, être figé ou de révolte, peu importe, la ramener, là, dans les photographies de mentir-vrai, qu’elle crée, Sarah D., dont l’appartement de Sarah D. se gorge comme chez d’autres, elle pense, ici, Sarah D., à son amie, Violette, ses paires de chaussures entassées, les mêmes parfois presque déclinées ou celles que Violette (quel nom de famille ? Sarah D. croit ne l’avoir jamais connu, est-ce donc ça l’intérêt qu’elle porte à Violette, la connaissance superficielle, ses paires de chaussure et un prénom passager) craint de ne jamais retrouver, se prémunissant, Violette V (elle se souvient, Sarah D., elle omettait à cause de la redondance de ces deux V, l’aspect renversé de cette consonne, lui donne, elle ignore, Sarah D., encore et déjà pourquoi, une sorte de malaise et d’inconfort) de futures pénuries de cuir ou de style, sans s’apercevoir, Violette V., qu’elle-même déjà démode ces chaussures qu’elle chérit, les regardera, plus tard, comme simple quantité, dont elle aimera, Violette V.,, à se vanter dans un rire de fausse honte j’ai 42 paires de chaussures…et je continue !  Sarah D., compte dans son appartement, un nombre tout aussi incalculable de ces fauxtographies qui, elles aussi, de parvenir à une telle somme, deviennent, illisibles, ne racontent qu’une existence — mais toutes ne sont-elles pas ainsi ? entremêlée, des lianes, des jungles, des marais, de l’obscurité, beaucoup, toute la sorte de lumière qu’involontairement Sarah D. projette sur le monde, cette lumière épaisse, dense, qui assomme plus qu’elle n’éblouit.

Trois heures du matin, elle constate Sarah D., sur son téléphone qui, contrairement à la montre Cartier — ce n’est pas ce qui motive l’usage de l’un au détriment de l’autre —ne réclame aucun réglage. Sarah D. se remémore la veille, Sarah D. n’en oublie rien, elle se remémore pour retrouver, dedans, de l’influx, de l’envie, un sentiment de révolte contre ce corps presque failli qui faillit la trahir. Et si…se dit-elle, ses jambes, avant, au cours de l’entretien où la force physique, quelque part, s’évalue, avaient cédé, si…puis se ravise. Sarah D., ne compte pas, du moins jamais longtemps, au nombre des ressasseuses, elle regrette peu et désire beaucoup. Sarah D. ne se contente de rien et, dans le même temps, sous chaque averse et dans tous les drames, elle voit, Sarah D., combien c’eût pu être pire, alors, Sarah D., poursuit, veut, souhaite, désire. Tous, pour elle, Sarah D., verbes modaux de l’existence, points rectilignes qu’elle dispose sur l’axe de son existence. Une ligne droite. Demain, c’est à dire tout à l’heure, elle ira à Central Park courir, ça l’amuse, Sarah D., ces gens, partout, elle pense, Sarah D., dans tous les pays occidentaux, cette obsession de la course à pieds, des dossards payés chers pour les trails et les marathon, que toujours ou de plus en plus, on y voit des cadres ou ceux maladroits issus des start-ups. Elle remarque, Sarah D., que ce que la course permet, c’est, avant tout de dissimuler-montrer, l’absence de technique de course, donc l’absence de travail, de grâce, ne se voient pas. L’effort, à l’inverse, lui se remarque, joues rouges et poing au côté, souffle court, t-shirt mouillé et cet air victorieux. Oui, décidément, sport de tricheurs ou, plutôt, aussi de tricheurs. Salomé et Mathilda R., les deux soeurs, enfants de Maman, courent parce qu’elles courent depuis toujours, parce que la vitesse, la durée et la distance, semblent enroulées, anémones et corail, autour de leurs os, elle le sait parce qu’elles documentent et illustrent leur pratique, leur élan, sur leurs réseaux sociaux. Sarah D. se réjouit d’en pouvoir partager, de loin, ne possédant ni leur goût furieux pour la course ni le temps qu’il faut, leur vie. Cette partie de leur vie. Et ça fait comme une blessure soudain dans Sarah D. de sentir loin les deux soeurs et Maman, ça fait autour d’elle comme une salle étroite, de béton brut qui la serre, elle sent, dans le creux de toutes les parties de son corps, ce manque, ces amitiés là, flammèches précieuses, elle ferme les yeux, Sarah D., elle voit, Sarah D., les deux soeurs courir loin d’elle, Sarah D., qui tant voulût être la troisième, ne vont-elles pas dans le poème par trois…alors.

Demain, elle ne courra pas à leur recherche, d’abord, il faudra trouver la tenue de sport adéquate qu’elle n’introduisit pas dans son bagage, les chaussures techniques, le survêtement technique, étudier pour partie l’itinéraire où elle risque au moins de réfléchir, c’est à dire de tomber sur des impasses ou des groupes lents et encombrants. Sarah D., se dit, ceci, la course à pieds, ces gens qui la dévorent, ces non-danseurs leur carcasse traînante, la mise en spectacle toujours de ce que l’espace public, alors, sous leurs foulées, leur appartient, cette façon qu’ils ont d’impatience devant, sur les trottoirs, le rythme humain, de leurs inférieurs pédestres.

Sarah D., ouvre la fenêtre, elle cherche, Sarah D., dans son sac à mains un paquet de cigarettes, elle, cherche, devant son absence, le paquet de cigarettes sur la table de chevet, elle cherche, Sarah D. dans son bagage, puis dans son armoire, puis ne trouve pas, Sarah D., met ses chaussures, les mêmes que la veille, celles qu’elles voulaient porter avant de sortir déchirer la nuit ou la piétiner, ces chaussures, ressac lointain de cette femme, Maman, qu’elle admirait enfant, qui la fit, avant tout, avant les livres et la dureté du monde, avant de vieillir, femme et madame. Elle, Sarah D., saisit sa veste, étendue par terre, sûrement hier, quand trop chaud, ou le médecin souhaitant prendre sa tension, ou, peu importe pourquoi. Elle sent, Sarah D., dans la poche latérale de sa veste de tailleur, le paquet rectangulaire et plein de ses cigarettes. Ce qui l’étonne, c’est que, comme le lui racontait (et lui apprît) maman (c’est sa mère à elle, maman, celle minuscule et mademoiselle, Maman, l’autre, celle des deux filles, des amies et des soeurs) on ne se fait pas les poches, sans quoi le tailleur se déforme oui je sais, elle se répète ce qu’elle répétait à maman. Puis, là, sortant de la poche décousue le paquet de cigarettes encore scellé, elle se dit donc que l’éducation, elle aussi, peut se dissoudre, inconsciemment, que cette leçon, la seule retenue, peut-être, comme un réflexe enfantin, une volonté de plaire à cette maman pour laquelle elle n’éprouve qu’une lointaine et coupable affection, ou, plus certainement, une dette acquittée par le respect de cette règle, une reconnaissance de neuf mois de débats dans les boyaux.

Sarah D., compte qu’elle n’a dormi que cinq heures en deux jours, dont deux dans l’avion, à quoi il faut ajouter les somnolences éparpillées dans l’avion, le taxi, la chambre d’hôtel, la rêverie, elle aussi, qui repose les yeux, comme disent les enfants qui s’endorment involontairement et, révoltés de cet état, redoutant d’être chassés du monde des adultes, c’est à dire de ceux qui se couchent quand ils veulent. Enfant, c’est Eva J. qui le dit et que Sarah D., à sa suite reprend, elle sentait une injustice terrible à cet état réduit, servile par définition, toujours jugé inapte, incapable et un peu stupide sans que les autres, adultes, qui ne possédaient pour eux, comme tout tyran, que la force, ne sachent ni n’imaginent même que la stupidité, c’était la leur, la dureté, la barbarie, toute l’horreur. Elle, Eva J., ne se le formulait pas avec cette précision, enfant, elle se souvient Eva J., et Sarah D, à sa suite, mêlant toutes les deux leurs mémoires qui, aussi sont les mémoires de tous les enfants, qui confluent ici, des poings serrés, des joues pivoines et les qu’elle est mignonne quand elle boude assénés comme des gifles dont, des années après, Eva J. dit sentir encore le souffle et l’odeur de brûlé.

Sarah D., voudrait, aujourd’hui écrire et ne sait plus, Sarah D., si pour elle écrire revient à déplier ses pensées, les incliner, les pensées, roseaux, sur le papier ou l’écran, produire, construire, projeter ce qu’elle contient, elle Sarah D., tenter, Sarah D., d’imiter une Sarah D., dans l’écriture, la singer, se demande à quoi ça ressemble une Sarah D. qui elle-même s’écrit, quelle face, si, demain, là, le médecin revenait et plutôt que prendre sa tension mesurait son activité cérébrale tandis qu’elle écrit Sarah D. à propos de Sarah D., quelle forme, quel visage, cette Sarah D. ne synapses convulsives prendrait-elle ? Elle ignore, Sarah D., si soi-même écrire, avec ses mots, cet emprunt général ou ce pillage parfois, l’affront, comme soutient Jean V, le compagnon prétentieux, écouté toujours distraitement, de V.V, vaut quelque chose, si, ce n’est pas, déjà, se croire d’une importance redoutable que de soi-dire. Elle écrivait, jadis, sans se poser la question, continuant son être dans cet espace discursif, ne connaissant, jadis, pas de frontières, voyageant, fluide, entre toutes les composantes d’elle. Puis. Dans vieillir, dans la rigidité de vieillir quelque chose de cette souplesse cesse. Quelque chose d’autre, aussi, précieux cette fois-ci, de réflexion et d’humilité, pousse. C’est toujours être une jungle qui compte, à la fin, la faune et la flore qui s’y débrouillent, on s’y fait, les appréhende, s’en nourrit ou on se laisse faire. Oui, c’est ça. Aujourd’hui, alors, elle se demande, Sarah D., si elle doit dire quelque chose, là, à son écran ou si elle continue, elle sent, Sarah D., que c’est par là qu’elle va, qu’elle ne peut aller ailleurs, parce qu’elle explore que Collomb et Cortès moins le meurtre et le carnage, elle veut Sarah D., l’aventure violente, elle, Sarah D., écrit, alors, à iwillneverexist, pour générer, encore, dialogue avec la machine, avec les serveurs refroidissants disséminés en Chine, Inde ou aux Etats-Unis, des images, une vie, ces fauxtographies, qui, elle croit le sentir, prolongeraient, un peu, l’art de nos jours, les questionnements sur nos identités. Ce qu’elle pense, en même temps que ses yeux, encore une fois, se reposent, pour, demain, elle ne sait quoi. Il lui reste encore trois jours dans la ville immense, celle qui enveloppe, New-York qui, depuis toujours, lui paraissait le rêve, que ce rêve ne la déçoit pas, sauf le pastrami dont elle ne rêvait pas et qui se révéla assez conforme à son absence d’attente. Sarah D. repose ses yeux, encore quelques heures.
 

12 mai 2024

Chapitre 7 : L'Heure H.

Je devais finir aujourd'hui, septième jour ce roman qui doit compter dans les parages de 15 000 mots (dont à peu près 1/3 de Sarah D.) ce qui, relativement aux conventions, n'en fait qu'une longue nouvelle. Je pense continuer.

le roman entier : Roman Entier

 

L'enregistrement youtube : Vidéo du jour

Chapitre 7 : L'heure H.

 

Sarah D., porte en elle la ville-monstre et Sarah D., que disait, en riant, La Baleine ma cage de Sarah D., elle, Cage de Sarah D., parce que tu bloques toute la brutalité du monde. Ce que, Sarah D., le sait et n’en disconviendra jamais, est absolument faux, Sarah D., ne se délecte pas des accès de violence du monde, de ses tremblements de terre, brutaux mais ne sait réprimer une certaine excitation devant la catastrophe, quelque chose du drame, la possède, l’aiguise, que, sûrement, cette aptitude au drame c’est la volonté de l’évènement et celui-ci, évènement valable de sa surprise, évènement dont on ne soupçonne pas les effets réels, et qui si connus d’avance, comme, un désir hirsute, non-retenu, dix kilos en trop ou une addiction mortelle au crack, nous les eût fait les refuser. Alors si cage de Sarah D., celle, cage, qui ne protège rien, barreaux écartés, verrou crocheté.

Ce matin, Sarah D., le petit-déjeuner pris, les pensées en ordre comme les cheveux ne le sont pas, quitte sa chambre, elle, Sarah D., la quitte et demeure pourtant, encore sur le seuil, seuil de cette ville, encore et toujours, retenue, elle Sarah D., ici, prise dans un récit qui lui échappe ou qui à elle s’agrippe, se sent toujours incapable ou devant lutter, force étrange, de quitter d’un pas sûr, décidé, sans interrogation et mélancolie, cette chambre, elle se trouve aux prises avec quelque chose, des quelques choses se succédant qui la coincent en elle-même et dans ce que ce que quelque chose lui consent d’étendue, la chambre et, peut-être, par métonymie des surfaces, l’hôtel. Sarah D., se demande, là, à elle-même, sur le seuil, la main retenant la porte entre-ouverte — elle Sarah D. se trouve sur le seuil, sur le seuil dedans, le seuil encore de la chambre. Elle pense, Ça pense à cette difficulté du hors-de-soi, que La Baleine lui disait, que toujours à la fin nous vivions dans l’étreinte et la mâchoire de notre propre carcasse et lui après son choix de celle masque d’une identité de poème se choisît de cage la terre définitive, molle et sentencieuse d’un cimetière en bord de mère.

Que, oui, elle, Sarah D., se trouve, ici, sans cesse se repassant elle-même, aux prises avec elle-même, avec sa carcasse, avec elle qui efface tout, le reste, les autres.  Elle balaie, Sarah D., la crainte éventuelle de la ville, une angoisse souterraine rampante, traumatisme caché remontant à la surface ; c’est autre chose, ce sont ces pensées accumulées, tous les souvenirs qui ici la retiennent, qu’elle se sent le devoir de classer pour, ici, vivre et que, ceci, lui semble comme la proposition de son inconscient à son établissement ici, dans cette ville-monde, que, avant, elle doit, Sarah D., de tout ce qu’elle y vécût et de tout ce qu’elle ne connût que de surface, compter, perle à perle, pour y vivre. Et que, de se sentir la possibilité de ce mouvement corps, de ce mouvement vie, du départ, elle se sent, ici, Sarah D., dans cette ville qu’elle connaît et qui la reconnaît, un besoin de jalons et de souches. Alors, elle explore, Sarah D., la ville en elle, cette ville peuplée de figures, La Baleine, Mehdi C., les lieux, aussi, forcément et ce qui s’y passait, les excès et l’ennui, les joies, la découverte, le MoMa où l’intérieur hollandais de Miro l’introduisait dans une certaine peinture moderne — aujourd’hui elle ne s’intéresse guère à Miro, elle préfère Sarah D., les minimalistes dont elle possède chez elle certaines pièces authentiques ou non. Elle, aussi, Sarah D., qui se dit qu’elle connait de la ville aussi ces endroits d’artifices, polders de souvenirs, au bord de séjours réels. Que, ça la frappe, voilà encore ce qui la fige, doucement, ce n’est pas très grave, ça, d’être ainsi figée parce que les pensées en elle-même tonitruent et se confondent. De Paris, elle ne commît jamais aucune de ces fauxtographies or si elle devait quitter Paris, elle changerait, en quelque sorte la règle fixée en elle, qu’il existait quelque part, chez elle c’est à dire, un lieu solide et concret, un refuge enclos. Et peut-être, voilà vers où elle avance, elle retire la carte de l’hôtel de l’encoche où on la range, ça éteint les lumières, elle ouvre la porte de la main qui la retenait, elle range, Sarah D., la carte dans son sac — elle l’y jette plutôt — elle quitte la chambre, la porte derrière elle se referme lentement et claque doucement quand Sarah D. s’éloigne, que Sarah D. appuie sur la touche, un carré doré qui s’illumine par simple contact, sans force, ici tout s’effleure. Ce qui compte, voilà ce à quoi elle aboutit, temporairement au moins,  chez elle, ce qu’elle enclos et recommence, chez elle, son lieu, à elle, refuge, vie naît sous ses pas, elle est, voilà que carcasse remet ça, au final, voilà, Sarah D. qui engendre le refuge de Sarah D., où qu’elle se fixe, dans le temps du moins, elle sera chez elle. Et, de là, fictionnalisera ou pas son monde ancien.

Sarah D., descend jusqu’au lobby, elle demande, là voilà situationniste presque, ou  surréaliste, elle corrige en elle-même la collision de ces deux pensées, aux deux réceptionnistes affairés à mimer l’affairement — ravies d’aider ou qui, ça aussi, savent le mimer — ce que l’on peut faire un mardi après-midi à New-York, elle leur demande, et les deux réceptionnistes se regardent et l’une d’elles prend la parole sur l’autre et demande à l’autre de souligner ou la reprendre, lui demande son avis — sonore ou muet — lorsqu’elle émet une suggestion — ou du moins elles s’entendent, là, déjà, sur la future répartition des rôles et le partage entre, elles Jenny et Solange qui, contrairement à ce que son prénom laisserait accroire n’est pas française mais de Louisville. Elle leur précise, rapidement, Sarah D., qu’elle ne souhaite pas que ce soit culturel, elle veut, voilà qu’elle sait mieux, ce qu’elles ont fait chaque week-end du dernier mois et qu’elle voudra faire pareil, ce qui surprend les deux réceptionnistes, elle, Sarah D., remarque seulement maintenant leur jeune âge et leur assurance, en même temps, de ne pas se laisser dépasser, surtout Solange, celle qui semblait la plus discrète, qui prend alors, elle, la parole, tire de son bureau une feuille de papier aux armoiries de l’hôtel, un beau papier grainé, et elle rédige une liste de ce qu’elle a fait, elle y écrit tout, est-ce qu’elle s’attendait, Sarah D., à y lire cette description exhaustive, de son existence, à elle, Solange, pas exhaustive seconde à seconde, bien entendu, mais déclinant, tout de même, ses temps de trajet selon le mode de locomotion, avec le signe des approximations pour éviter de tromper Sarah D. — comme s’il fallait ici, loin de tout pragmatisme, s’adonner à la plus grande honnêteté. Et c’est comme appartenir à une performance ici par surprise et Jenny regarde surprise sa collègue, son aisance à jouer le jeu, à ne pas se limiter à l’ordre des choses, aux feintes et aux esquives, en ces situations imprévues, si, certes, elles contiennent, elles, face aux demandes parfois loufoques des clients, un petit art de l’improvisation, il arrive rarement que celles-ci, les demandes, soient si…curieuses, c’est à dire non scandaleuses, coûteuses, dont l’extravagance réside dans la poésie et la dépossession de l’intimité. Elle, alors, Jenny, ajoute mentalement aussi ce qu’elle fît, se remémorant mal et, tentant de se souvenir, s’étonne de ce que Solange y parvienne si aisément, sans effort, et se demande si Solange invente, si son imagination prend le pas sur sa mémoire et, même si ce devait être le cas, ça n’en demeurerait pas moins impressionnant. Le téléphone de la réception sonne, il interrompt la scène, il l’arrache à son cadre suspendu, à cette poudre magique qui semblait flotter autour d’elles trois, elles d’abord un duo puis, avec le temps, bref pourtant, elles trois réunies dans cette expérience curieuse, flottante. C’est Jenny qui répond et Solange qui conclue auprès de Sarah D., ça n’était pas assez intéressant juste les week-ends, alors j’ai inscrit ce qui m’a touchée, c’est à dire qui m’a concernée au cours du dernier mois. J’espère que ça vous aidera. Elle ajoute. vous êtes artiste ? Sarah D., à son tour décontenancée, qui déjà l’était en vérité, devant le mouvement né de sa demande qui elle-même la première, l’a surprise, répond Peut-être, et il y a tout un espoir dans ce peut-être, une confidence et peut-être une menace. Sarah D., ne se rend pas compte, ou ça ne lui importe pas, que, si, ici, elle pût agir ainsi et imaginer même agir ainsi, c’est avant tout d’une position de surplomb. Elle, Sarah D., plie en quatre la feuille que lui remet Solange, tandis que Jenny les observe en finissant sa conversation. Sarah D. demande à Solange si elles peuvent se voir ce soir, Jenny raccroche le combiné à ce moment là, et propose, alors, Sarah D., aussi à Jenny, qui, bien consciente de la politesse seule contenue dans cette demande, décline, sans, bien sûr, avoir avant réprimé son désir et sa curiosité, elles ne sont plus que deux, à nouveau, Solange lui dit qu’elle demandera, elle, Solange A., à ce que la femme de ménage lui laisse son numéro de téléphone sur la table de chevet après son passage. Sarah D., lui précise le numéro de sa chambre et qu’elle s’appelle, Sarah D., Sarah D.

Sarah D., quitte l’hôtel, il est midi passé, New-York ressemble à une pomme sèche et fatiguée, les gens qu’elle, Sarah D., connaissait si lestes, elle les trouve aujourd’hui se traînant. Ou bien c’est elle, elle qui ne le sait pas, qui, d’une énergie retenue dans toute cette attente depuis la veille, se propulse à une vitesse qui excède celle des grandes villes.

Sarah D., pense à Solange A., elle découvrait le A., de son nom à l’insigne qu’elle portait à son blazer et, Sarah D., pourtant, ignore, celui de la collègue de Solange A., dont l’identité reflue à mesure que Solange A., occupe ses pensées, occupe, plus bas, peut-être, de ce peut-être, encore de choix et d’effroi, dans quoi tient la vie brûlante, le désir.

Et le désir, ça fait peur parfois à Sarah D., à La Baleine encore elle pense, à quand tout un passé ressurgit qui ne le laissa pas lui indemne, lui, qui, pourtant, jadis purement spectateur des frasques masculines, n’échappa guère à la déflagration, celle qui colora le monde de sang, celle qui répandit le feu et face à quoi Sarah D., aujourd’hui encore, des années après les premiers drames et leurs spasmes, garde un regard méfiant, celui qui succède à l’enthousiasme premier, la farandole des mots, sororité et ceux semblables, puis, elle perçut, les abus, ceux, abus, toujours venus, de loin, d’à-côté, d’une colère retenue et qui propulsa violemment un sexe contre l’autre sexe, intervertissant, cette fois l’ancienne violence, que la force vectorielle se renversa tout à fait ou presque. Elle se trouve dans la ville D’Harvey W., qu’elle ne connût pas, qu’elle ne connaissait pas avant le début de la mitraille, elle sent alors le regard des hommes posés sur elle et trouvent que New-York a repris de sa vitesse, elle sent, Sarah D., le pépiement peureux ou fier chez certains d’entre eux qui ressemble à celui d’H.

 

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16 octobre 2023

Scathophaga stercoraria

Chapitre Bonus - Roman

 

il a écrit aujourd’hui sans son journal intime : n’ayez pas peur, comme toujours, je ne dirai rien de clair, rien qui ne soit discernable à qui déjà ne sait pas tout, il dit, pourtant vous craignez je ne sais quelles explosions, ma parole se contient dans les bornes que vous lui infligez.

 

Sélim, qui voit le passage insensé, le tirage infernal, les lecteurs scrutateurs, comme s’il s’apprêtait à rédiger une lettre ouverte à destination du monde, à dénoncer, cruellement, sans vergogne ni limites quelque acte dont il se sentirait la victime. Sélim ne pense pas à ça, pas une seule seconde, en fait, il ne pense que ce cas, individuel, singulier, ne mérite un traitement public. Il croit, encore, Sélim, que les conflits, souvent, se règlent, dans le huis clos des intimités. Tout intervenant extérieur, soutien partial d’un récit partiel — récit connu que de paroles rapportés et non des mouvements minuscules qui animaient une relation vécue quotidiennement — empêche la résolution sereine des disputes.

 

Sélim, six mois, après la rupture, la rupture relationnelle, d’abord, la rupture psychique, aussi il faut le dire, écrit à Sââna, il faudrait qu’on parle de notre sexualité…ces dernières années…comment ça s’est passé…je me suis forcé…tu en penses quoi toi ? Sélim rapporte le message, comme ça, il omet, sûrement, forcément, une partie de sa violence qui, plus que violence, est, douleur. La violence, qui sera appelée perversion, par des intrus, la

 

Whataboutism

 

30 langues

  •  C'est drôle, mais je ne me souviens pas que les médias aient été si énervés à propos de la décision tout aussi stupide de Barack Obama de retirer une force résiduelle d'Irak. » Rich Lowry, éditeur d'un magazine d'information républicain après la vague de critiques suscitées par l'annonce par Donald Trump du retrait des troupes américaines de Syrie le 19 décembre 201815.

 

 

douleur, conditionne les formes d’expression, plus encore que folie, il semble, qui prétend canaliser le cri ? Sélim se demande ça sérieusement. Est-ce que le cri de qui trouve à son coeur une plaie doit, avant de le pousser, en trouver la retenue ? Quand cette douleur tue depuis longtemps, purule, le sang coule par où il peut. S’il salit les vêtements neufs de la vertu retrouvée, il n’y peut rien, le sang, de perler ainsi. 

 

Les intrus, Sélim s’en convainct, n’eurent jamais du intégrer la discussion, sauf si Sââna, par leur délégation, cherchait l’absolution. Elle ne réclame pas leur analyse mais leur pitié, pas la justice mais le pardon.

c’est un pervers pour les montagnards, un fou pour les girondins. Quoi qu’il advienne, Sélim le sent bien, plus que sa parole sans valeur il est lui-même dépourvu de valeur. Sélim, après la rafale subie, la rafale de mépris, de déni, de silence, les mots de la vraie violence, s’excuse parce qu’il se dit, Sélim, que Sââna ne lui peut vouloir du mal — Sââna et ses amis, eux, la protègent en l’assurant qu’il lui veut du mal, qu’il cherche à la heurter, que sa motivation se trouve non dans la question posée, dans la réponse cherchée, mais dans les effets délétères de ceux-là.

 

Sélim écrit à son amie Sarah, très proche, qui reçut, un jour, des mots couperets (cruels, d’une cruauté indiscutable), elle aussi, de la part de son ex, il lui écrit, Sélim, à Sarah, parce qu’il redoute, depuis le départ, dès avant d’écrire le premier message il redoutait d’agir comme lui, d’envoyer, pour blesser, que, même, ça jouait, longtemps, dans cette retenue…ça cède un jour. Ca ne peut pas être sa faute à lui. Ca ne peut pas. 

 

sa réponse, la réponse de Sarah, quelque part, le rassure, parce qu’elle donne de la hauteur, que, surplombant, elle le replace, aussi, à la dignité humaine, non Sélim ne se comportait pas avec cruauté, barbarie. Sarah efface le mot pervers. Efface le mot fou :

 

Non je ne suis pas sûre que tu m'en aies parlé en ces termes. Mais je sais que tu n'avais plus de désir pour elle à un moment ou même très tôt dans la relation. Je peux imaginer combien c'est blessant d'entendre ça. Et en même temps si tu as besoin d'en parler tu as raison de l'exprimer. Faire une X c'est avoir des motivations sous jacentes malhonnêtes : blesser, reprendre. Et tu sais ce qu'il en est des tiennes non ? Toute motivation honnête donne des actes honnêtes donc ne t'en veux pas trop. Mais comprends sa position aussi : putain c'est dur d'entendre ça.

 

Ce dont Sélim s’aperçoit c’est bien ceci, il fait au mieux, et cette fois-ci, de façon indiscutable, il se trouve, et sont les autres qui établirent l’échelle ! du côté de ceux qui subirent, que, personne, il l’a assez entendu, ne peut supposer à sa parole un arrière-texte ou un fou-texte. Sélim s’incline, c’est un défaut, devant la force, il la confond avec la justice, parce que toute justice découle de la force, alors quand il se voit insulté de pervers avec vigueur, il y croit un instant. Sélim a besoin de temps pour reprendre contact avec sa réalité, avec son être, pour ne pas être entièrement absorbé par le mot. Pervers, comme si, chose en gestation, au prononcé, comme certaines formules magiques, le font éclore, le mot, en lui, le confondant, désormais avec lui. 

 

Devant le mot de pervers il se remit pourtant en question, d’où, le message à Sarah, la peur d’agir comme X, peur qui le tenaillait depuis le départ, Sarah le rassure en ce que l’anamnèse qu’elle le conduit à faire, l’éclaire sur ses propres intentions à lui, il en venait à douter, à ne plus savoir ce qu’il cherchait vraiment, quelle folie, il se dit, quelle folie, ce mot pervers ce qu’il fait…ça se pardonne, ça ?

Parole, la sienne, motivée par un besoin, besoin récent, bien entendu, demeuré secret, auparavant, un travail lent et permanent, accéléré ces derniers mois parce que lui aussi subît des accusations graves. Accéléré parce que Sââna le conduisit dans une cellule d’introspection, étroite, humide, violente, où des cauchemars renaissaient, où une vie engloutie, enfuie, pas grave, comme il le pensait à l’époque, enflait, la nuit, régulièrement, maintenant, au moment de s’endormir, il sentait un bassin s’écraser sur sa figure et il tombait dans le sommeil, asphyxié plus qu’endormi.

 

Sélim obéît, se cloîtra, s’interrogea. Personne ne peut lui dénier, alors, son courage. Sââna, et tous les autres, d’ailleurs, ceux qui le désignent sous le vocable de pervers, le menèrent à un certain endroit du monde, orientèrent son regard de telle façon à ce qu’il comprenne l’ordonnancement, le nouvel ordonnancement du réel en un sens qu’il ignorait ou se dissimulait, un endroit d’où on lui demandait de se voir, de se juger, voire de se condamner. On le traîna, ici, sous le couteau de valeurs pas tellement nouvelles qu’aiguisées plus que jamais.

Et, d’être traîné ici, lui aussi se met à revisiter, réécrire, reconstituer, avec leurs mots, leurs images, leurs qualificatifs sa vie à lui, sa vie dans laquelle Sââna prît une place, dans laquelle le corps de Sââna accompagnait le sien, que le corps de Sââna, réclamait, que cette exigence se trouvait des insistances diluées certes répétées surtout, les tu sens bon qui exprimaient son désir, les j’ai besoin d’être désirée pour me sentir belle les ça me rend malheureuse . Des années. Des années de ce discours, il éructe, Sélim.

 

Alors, celui qui le traite de pervers prononce la phrase perverse, hypocrite, une phrase sans prix, une phrase que Sélim n’oubliera jamais :

 

tu ne me feras pas croire qu’elle t’a mis le couteau sous la gorge. 

 

Ca interpelle Sélim, cette phrase, qui se voit placer un couteau sous la gorge avant un rapport sexuel ? céder n’est pas consentir il croyait qu’il fallait faire tout droit, toute honneur à cette phrase, qu’elle ne possédait pas de genre ou que, du moins, sa véracité ne dépendait pas des acteurs. Elle trônait, sommet des hiérarchies morales. Est-ce que c’est un couteau sous la gorge le jour où Sylvain insiste parce que Violette accepte de coucher avec lui ? Comment ça s’appelle ? Surtout comment ça s’appelle quand ça dure des années ? Parce que, Sélim le comprend, là, en train de flipper dans sa chambre, que le dur vient de la répétition dans le temps, de ce que est-ce que ce serait grave pour elle si elle savait qu’il se forçait et est-ce qu’elle pouvait le savoir ? Voilà les questions. Elle choisît de les traiter comme des prétextes. Sélim a pris rendez-vous pour 10h30 chez le psychiatre et la psychologue. Il y avait longtemps que ça n’avait pas éclos en lui, bouquet de fleurs funestes, tout un abri de lys, d’oeillets et de chrysanthèmes.

 

Le type a ajouté :

tu ne me feras pas croire que tu avais peur 

 

et ça, alors, je ne sais pas, se sentir coupable de ne pas donner du sexe c’est pas aussi une injonction ? Il se souvient qu’il a lu, ça, sur Instagram. Différentes formes, ces pressions. Au départ, au départ, il ne savait pas, comme s’il devenait convaincu à force d’être nié. Le processus de radicalisation…ahaha, avec un prénom comme Sélim, il se marre, radicalisé. 

 

Faustine dit à Sélim t’aurais du lui dire à ce mec qui te tetraite de pervers : va te faire enculer mouche à merde, c’est vrai. va te faire enculer mouche à merde.

 

Alors, Sélim, après la culpabilité, celle d’avoir heurté, mal dit, d’avoir peut-être ressemblé à X. explose, quelque part, il explose à retardement pour être sûr, il demande autour de lui est-ce que je suis fou, est-ce que je ne vous disais pas déjà ça à l’époque ? Ses amis le rassurent, plusieurs, d’autres il ne leur demande pas parce que, proches de Sââna, il ne veut pas salir son image, il ne veut pas ajouter à la conversation, cette fois non des intrus mais des amis, forcer, encore, à choisir un camp, ceux qui s’épuisèrent déjà, ou qui, préservés, méritent un calme identique.

 

Sélim réclamait, tout simplement, une écoute, une clarification, quitte à être contredit, il ne prétendait pas établir inaltérable son récit, attendant l’assentiment et la contrition.

Aujourd’hui, il est de plus en plus sûr, de plus en plus sûr en recomptant les témoignages, parce qu’aujourd’hui sa parole à lui ne vaut rien, qu’il doit convoquer sans cesse les tiers, les témoins de moralité, les images inaltérées, le parfait screenshot. Qui, pour preuves, ne constituent aux yeux des autres aucune vérité. Seules les croyances comptent. Et on ne le croit pas. Sélim ne peut pas écrire trop de messages à Sââna sinon, quoi qu’il veuille s’expliquer, Sââna se persuade, et les autres avec elle, qu’il la harcèle. Ca aussi, ça lui semble bizarre, sa peur, à elle. 

 

Le pervers lui avait écrit un jour bien avant

 

il y a des faits

 

Ici, Sélim, à son tour, de dire :

 

il y a des faits.

 

d’ajouter :

 

il y a aussi des témoins.

 

Sélim peste, alors, donc, cet endroit, cet endroit de moralité, où on le menait se gère selon une règle variable, défavorable, forcément à lui, qui, coupable une première fois, jugé tel, perd à tout jamais la possibilité, de se plaindre, de ressentir, que rien ne pouvait lui être épargné, même pas la réalité de sa douleur, même pas la vérité de son cauchemar. Alors, il demande, oui, Sélim, à ses amis, s’il n’est pas fou. Ils lui disent, ces amis, tous, tu n’es pas fou ou Oui, tu me l’as dit. Il envoie ça à Sââna qui partage à tous les autres intrus, convaincue, Sââna, et eux avec elle, que Sélim n’agit de la sorte que, pour, encore, l’enfouir sous des tonnes de son âme à lui, détritus organiques, quand, il montre, lui, par là, ce qu’il signifie tu vois bien Sââna, je ne te mens pas, je demande TA vérité. Parce qu’il sait, Sélim, depuis longtemps maintenant, le sort réservé aux coupables d’avance, inécouté, trop gravement affecté par la tache, lui confondu avec la marque, le stigma diabolicum. Des années, il dit, pourtant, des années de ça. Sélim repense, les images réapparaissent brutales, indiscutables devant le refus d’être discutées. La négation, les insultes, cristallisent plus assurément les faits, ils deviennent incontournables, durcis. 

D’abord les cauchemars, connexions nerveuses désagréables, se muent en réalité concrète. Alors, oui Sélim l’affirme, c’est de sa compétence à elle, Sââna, de sa compétence parce que de son fait, six ou sept années, de ces gestes répétés qui, aujourd’hui, explosent en cauchemars, relèvent de sa responsabilité à elle que son refus d’en discuter la rend responsable de ce dont, si elle avait répondu, eût été parfaitement — possiblement parfaitement — innocente.

Il ne partage pas, Sélim, les réalités matérielles, le contenu de ces réalités, les faits exacts, il ne le fait pas et peut-être de cette description imprécise, de demeurer dans l’état abstrait, se rend louche à leurs yeux, laisse un espace interprétatif à sa défaveur ? On n’imagine son silence une faille quand Sélim s’en abstient parce qu’il trouve que là, ce serait cruel, de décrire tout à fait exactement, secondes par secondes, ce qu’il ressentait, ce qu’il a vécu.

Il peut en faire le découpage 24 images/seconde, rapporter des textures, les rapprocher d’émotions et surtout, surtout, ce qu’aujourd’hui ça touche de concret en lui, l’obstacle réel dans sa sexualité, les gestes qu’il se met à éviter, les détours pris, les réminiscences, il ne dit rien de tout ça. Il ne dit pas parce qu’il sait que s’il entrait dans les détails — ce texte ne comporte aucun des détails dont il est question — alors, là, vraiment, il casserait quelque chose et que, ceci, oui, il en est sûr, n’est pas son but, il ne souhaite interrompre aucune vie, il souhaite continuer la sienne, la reprendre après qu’on le traînait là. A ce point du monde, qu’on dit meilleur pour tous. Il compte encore parmi le monde. Il a droit à sa part. 

 

Le monde déteignit sur lui et lui aussi, il déteint.

 

 

sélim se souvient amer des vidéos qui limitent sa responsabilité, la diminuent au point exact de sa déclaration. Pas en deça, il l’accepte, ça, toute l’étendue de ce « ça » mais pas plus cf. la vidéo, il se dit, cocidille mentale. sélim, à cet endroit là il se met à bouillir, le refus de tout élément, objectif même, dès qu’il provient de lui comme si lui Sélim putréfiait lui qu’importe que l’autre cette fille là la glaçante avouait explicitement explicitement

 

 

 

La définition du viol, Sélim le découvrait alors, changeait sans qu’elle n’affecta vraiment, ou sinon dans de vagues marges, c’est à dire dans le zèle de certains procureurs, la loi. Sa définition sociale, qui se confondait, avec plus ou moins d’exactitude, avec la définition légale, voulait, auparavant, qu’il y avait viol lorsqu’il y avait un violeur, c’est à dire une intention de violer. Il s’agissait d’une définition subjective, c’est à dire qu’il fallait découvrir si oui ou non, l’auteur avait souhaité violer par surprise, contrainte ou menace. Le viol ne pouvait être retenu en l’absence de ces éléments, la sensation de la victime ne pouvait y suffire. Ce qui, pour toute autre infraction, semblerait normal. Il n’existe pas d’agression sans volonté d’agression et la sensation d’avoir été agressée ne saurait suffire à le caractériser. Bien sûr, dans une société patriarcale, il était trop facile, de prétexter de l’étroitesse légale pour s’exciper de toutes poursuites et il n’est pas insensé de chercher d’autres indices pour s’assurer de la réalité du consentement c’est à dire de la croyance en ce consentement. Il pouvait admettre même qu’une différence d’âge significative — et la loi désormais le retient — 

 

Tout ça il pouvait le comprendre et le méditer. 

Mais voilà que, parce que tout ce discours se diffusait en lui, il se mit, lui aussi à réviser sa vie, à l’explorer sous cet angle, s’il analysait ses gestes et ses faits il devait, autant, analyser ce qu’il connût, lui, de l’autre côté des mains, c’est à dire dans la passivité de sa volonté ou dans l’extorsion de celle-ci. 

 

Le truc, c’est qu’après que lui même fut la cible de ces révolutions, c’est à dire qu’on lui expliqua, sous la menace et le harcèlement, mais des manières il passa outre, avec douleur et violence, que le viol ce n’était pas dans les actes du violeur mais dans la tête de la violée, il médita. 

il médita. 

Et celle qui lui répétait, longtemps, pour ne pas dire toujours, cette règle, il se demandait si elle-même, quelque part, ne pouvait être justiciable de ces dispositions. Il le lui dit, sans surprise ou presque, elle l’envoya chier, s’en ouvrit, gémissante, à son meilleur ami, qui fit une réponse atroce qui l’accusa, lui, de chercher à manipuler parce que le message qu’il écrivit ne pouvait relever que de la psychiatrie ou de la méchanceté. 

 

la psychiatrie ceci, il le reçut souvent, comme une annulation de tous ses propos, son énervement ne pouvait résulter que de la folie (avant de glisser, dans les jugements extérieurs, vers la cruauté, sans que rien pourtant ne l’altéra). 

 

Son Ami, De Gaulle, et ça, le plus cruel, le plus insupportable, aussi, se justifia d’en être instruit au prétexte que Sélim, lui-même, en avait avisé ses amis. Or, ici, semble-t-il, selon toutes les règles morales énoncées par eux. Ce ne valait en rien la même chose. Le parralèle était même surprenant. Sélim, lorsqu’il s’en ouvrit à ses amis, le fit avant tout pour s’assurer de n’être pas fou, d’avoir bien dit, au long de sa relation que, oui, il se forçait, que oui, pesait sur lui une grande culpabilité qui le conduisait à une sexualité contrainte, sans plaisir, voire angoissante. Il n’écrivait aux autres que pour s’assurer de la véracité de ce qu’il avait subi non pour accabler ou pour justifier, pour témoigner que, au passé, c’est à dire bien avant toutes les disputes et toutes les horreurs, ceci existait, sous l’oeil des témoins. Lui, De Gaulle, s’il avait été contacté c’était en guise de protecteur, non pour contre-argumenter mais pour simplement nier psychiatrie ou méchanceté. 

Il écrivit, après ce jugement moral, tu ne vas pas me faire croire que tu avais le couteau sous la gorge (…) et que c’est comparable à une accusation de sexualité avec une mineure. 

 

Puis il le bloqua

 

Sélim se retrouvait interdit, il devait d’une part se défendre, se justifier, expliquer, que, il n’est que rarement question de couteau sous la gorge qu’il s’agit plutôt de phénomènes rampants et implicites. Le sous-texte pour De Gaulle, c’est à dire la projection dans la psyché de Sélim, voulait que Sélim ne se prononçait de la sorte que par vengeance ou comme façon de s’absoudre d’où l’opposition qu’il formulait d’avec ce qui concernait directement Sélim. Au lieu de considérer que s’il existait en effet un lien entre ces évènements il tenait à ce que la révolution opérée dans le monde n’excluait pas Sélim de la discussion, la vie entière de Sélim, de chaque côté des gestes, des actes et du passé. Il intégrait son existence, comme une pièce de puzzle, à tout ce qui s’était passé. Ce tout le plaçait de chaque côté des règles Il ne comprenait pas à quel titre il devait se trouver exclu de la communauté des autres êtres humains, s’il n’exigeait aucune place au sein des martyrs il pouvait, au moins, espérer être entendu. Le refus signait, absolument, une exclusion de l’humanité. Et s’il en était chassé il n’en était pourtant pas le plus inhumain. Parce que, à la fin, possiblement, ceux qui révoquent l’humanité des autres ne se départissent que de la leur. 

 

 

 

Sélim subit deux reproches, de ne pas s’être exprimé convenablement et que donc il visait à manipuler ce qui semble curieux puisque la personne qui souffre, sa 

 

 

 

Il se souvient, maintenant, exactement. 

La difficulté qu’il a eu, quand il retrouvait un sexe couvert de poils, à le lécher ou le toucher même à cause de ce que ça se rapportait à des souvenirs douloureux, forcés, pour faire plaisir. 

Qu’est ce que c’est qu’une sexualité tournée exclusivement vers le plaisir de l’autre, mue, essentiellement, par la culpabilité.

je ne me sens pas belle si je ne me sens pas désirée 

 

 

Alors, à ce moment là, il comprit, il ignore ce qu’il comprît, la banalité de la lâcheté, certainement, de ceci, il est sûr ou presque, il a subi quelque chose comme l’on dit lorsque les mots, à cause de leur usage et de la gravité que celui-ci leur donne, ne peuvent plus recouvrir et décrire la réalité singulière. Il ne croit pas avoir été violé mais il sent qu’il a été forcé. 

15 juin 2024

V.

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

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si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.

 

POUR LIRE LE TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE

 

 

V

 

D. L’alcool, D., s’y consolait quand la disparition, donc, quand faillir, gagnait sur lui. Ici, ça gagnait, par lui failli. Tout fait disparition, qu’il pourrait, comptabilisant, souffrir tout à fait. S., qu’il voudrait, S. ici. S. qui voudrait M. ici. M. aux souhaits inconnus.
Alors…
Un fait tout clair, M.-S. disparus, vivants puis aussitôt mis à la croix. Ils, M-S volant loin, hors-lui. Lui, tout mû par la conjugaison d’antan, il avait appris avant l’oubli, avant…Tout pour lui…avant.
M-S. Lui, D., autant. Loin, division.
Ca pointait dans D., ça pontait tout grand dans D., un truc tout à fait scandalisant. Un truc qui allait au mourir, au lac profond du mourir nourri.

Alors.
Au crucifix D. vissait M.
D. vissait M. au crucifix criant par là, profusion du cri, son souhait jamais tout à fait satisfait, du nourrir.

D. parvînt, au jour dit, par la pulsion du Wisigoth qu’il cachait, un Wisigoth qu’il cachait dans son profond, à s’accomplir, du moins, s’accomplir par fraction. D. quittant pour l’occasion la dissimulation par quoi lui toujours pris, auparavant.
Voilà sa façon :
M. balançant, aux  points cardinaux d’un crucifix, s’atrophiait.
Dans son fil du soi, Il (D.) imaginait son (M.) poumon, poumon d’un M., palpitant, dans sa main à lui, D., son pouvoir total, sans compromis qu’il appliquait sur M., sur tout M. sur tout M. dans sa giga-profusion à lui M. D., appliquait son pouvoir.
. Alors…
Il miniaturisa M., plaça M., droit dans lui, droit, abandonnant là S - la S.
Abandonnant S. à sa disparition, là à son glouglou marin à quoi S. n'aura, luttant ou pas, nul choix, laissant S ou plus, plus ou plus privatif du oud, du fou.
D. du divin choix, parrain du vouloir, lui brisant, lui moulant, lui malaxant pour la formation du plaisir, du plus tard, un futur.
Il miniaturisa, donc, M. pour son plaisir, forant dans M. jusqu’à plus faim, jusqu’à plus soif.
Au bout, Jusqu’au bout, au boutoir, au bruit, au choc, quand ça cognait, quand ça cognait mais au futur. Son fond. Jusqu’à l’accul, jusqu’à l’hurlant, corps hurlant son corps hurlant où M. hurlant autant dira aussi un mot aimant, un mot qui l’aurait, ouï nourrisson, fait sauf.

Il conspua mal à son imagination, à la vision visant un M. aux bras vaincus, poils bruns du pubis, soumis sous son faix, son faix au puissant D. bandant dru, bandant dur.

D. bandait, jubilant, quand son imagination, au fil qu’aiguisait son whisky,, ouvrait M. à son mitan, divisait M., à partir du scrotum, M. pliant, D.coupant, M., pour parcourir son corps, corps signant toujours M., passant, son imagination, sa pulsion s’aiguisant, par la chair. Tout chair, ici, alors, la chair, puis son corps.
Puis, plus bas, sostiçant, un mont gras, un mont gras à l’aval du pubis, nombril voûtant son plaisir promis, un turban gras son nombril, dont il voulait couvrir, D., son occiput. Fascination, il priait, divinisant son nombril, il priait surpris voyant là un moignon d’amour, prouvant l’amour, un amour, jadis, qui unissait avant qu’il, l’amour, brisa chacun, laissant, pour son plaisir, son plaisir, D., il voit l’autour par son plaisir aujourd’hui, pour toujours, à l’instant, l’amour jadis pour qu’advînt son plaisir, pour un amas gras, dur.

Voilà qu’il, D., bandait, soumis, D., aux pulsations du flottant M. Pourtant, M., ignorait tout alors. Il, M., n’imaginait pas son corps jouant dans la prison où D. souhaitait jouir. Il poursuivait son allant, M., tout gai, sous S., il jouissait, M.,
La vision continuait, la vision, poursuivait son M.artyr, jusqu’au cou, avant la prononciation du mot jouir, jouir sans jouir, loin du slogan.
Il pourra. D., jouir, dans un pays plus tard. Il couvait, D., dans lui, un fard obscurci, pour l’attirail mis à disposition pour l’inquisition, il ignorait d’où il origina, d’où compliqua jusqu’au plus pur, son plaisir futur, pour lors tu.
Mal, du mal, il clamait du mal, il souhaitait un doigt, sacrifiant M., un doigt sacrifiant un doigt, un potlach-doigts, il voulait sanglant son rapport, il voulait ça dur, il voulait ça trop, il voulait mal, un mal couvrant sa chair qui sa chair ainsi lui offrirait, son soi vivant, son soi toujours s’immobilisant, à l’a-pic, brûlant qu’il voulût toujours saisir…toujours vain, son choix. Jusqu’à M, son apparition, l’apparition, M. qui vînt, foudroyant, cassant son travail, son installation dans son bocal qu’il nomma, abusant, tout durant tant. Il voudra, voilà son souhait, souhait qui naquît aujourd’hui, qui, plutôt, apparu aujourd’hui, qui brûlait pourtant, dans un coin jamais parcouru, dans nos bourgs, nos bourgs du-dans soi, mal ou jamais mis à l’habitat par son soi total, par son vouloir, son vouloir-vrai. Voilà son choix, aujourd’hui, D., voilà où il aura sa participation.

D.sir. Voilà, qu’il parvînt, à son nom figurant, son nom, son nom vrai, un nom sanglant, diront-ils, un nom canon, qui tonnant, supprima, tout son lointain avant, un avant où il vivait traquant, croyant lui traquant, toujours pourtant, lui, poursuivi. Voilà D.sir, claquant, lointain voisin, du lui d’antan. Il maudira son illusion, l’illusion du jadis, son faux plaisir, tirant son faux plaisir, d’un corps, toujours, abstrait, qu’il convoitait sans passion. Parfois, bornant son plaisir aux contours d’illusions, D., participait, distant, un bois sans loups, sans provisions, sans fruits. 
Il jouit, son maillot au corps, tout collant, blanc, gluant. D.sir. 

Qui tînt ou tinta sur un fin if.

15 juin 2024

I.

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

:«",.:/+—'!?-"» 

si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.

 

TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE - ALPHABETIQUE

Sleeve — 

 

I

Elle se nomme Point de Côté, Sylvie, depuis le premier jour de son essoufflement, suite et conséquence du liquide entré en ses poumons. Le jour du décès de V., elle se souvient nettement du flux liquide qui mordit l’oxygène sur le point de pénétrer son corps. Depuis, elle ne respire plus communément, du moins, elle sent qu’elle respire singulièrement, d’une vie tiers-menée, veuve de lui, respirer ne signifie plus l’identique des voisins.

Sylvie, elle, se sent mutilée, depuis ce déclin de son souffle, ses prises d’un oxygène vicié, tel qu’elle le soutient, le défend, le déplore. Voilà qu’elle pleure, Sylvie, de ses yeux décrépis et creusés, elle qui, des temps perdus, les siens, ceux qu’on nomme de nécessité jeunesse, promît de ne pleurer pour rien, pour nulle, surtout celle sienne, existence, que toutes tristesses, futures ou révolues, ne tiennent que pour lui. V. Elle ne pût tenir ce serment. Ce qui rôde, qui emplit ses poumons se déverse et l’essouffle. Elle, Sylvie, pleure souvent en même temps qu’elle souffle, écourtée, d’une présence vieille.

Elle se nomme elle-même, point de côté ou souffle écourté, Sylvie, qui se considère, elle, son entier, Sylvie, un membre-spectre, se sent, elle, Sylvie, en tous endroits observée, scrutée ; pour ses propres yeux tous les miroirs reflètent un être diminué, (cir)conscrite hors du désir. Elle, Sylvie, évite les rues colorées, celles où le soleil tonitrue, privilège des êtres de pleine lumière. Elle, Sylvie Point de Côté, ne se sent en vie que sur les gros fleuves de bitume encore tiède, ceux, poumons et cris des villes, ces étendues grises, peintes et striées, pleines du bruit des foules, ces individus, tous, projetés, le long des chemins bruts. Sylvie veut, ce soir, se perdre, elle ne choisit rien, espère peut-être — si peu — comme une chienne, le souffle dur, renifle, elle Sylvie, qui, Sylvie, se retrouve, ses pieds ont choisi pour elle, debout, elle, Sylvie, reprend le lien, rompu, celui qui s’étend de soi jusque soi. Le type derrière le comptoir interroge Sylvie. Sylvie hésite puis désigne, directement sur le menu, le double Moscow-Mule.

C’est ici, sur le comptoir de ce bouge, qu’elle fit rencontre de Mehdi, lui, comme elle, se décrit mutilé, il se sent revenu d’une guerre qui dure toujours, qui, guerre, le fît prisonnier et, il vît cette double condition —pour lui, pour ses perceptions — de prisonnier et de sous-officier. Sylvie l’écoute, Il postillone, debout, presque contre le comptoir du bouge, il dévore, Mehdi, sur le comptoir, une entrecôte. Elle, Sylvie, voit que les poils sous cette bouche — celle de Mehdi — brillent d’une curieuse lueur, le résidu des frites, de l’huile de cuisson, ce truc des hommes dépourvus de soin, ceux qui plongent leurs doigts dès lors qu’ils se nourrissent ou, plutôt, Sylvie lui dit tu te goinfres. Il s’étonne, Mehdi, qu’une si entière inconnue, se permettent ces réflexions, Mehdi, sous ses poils de goinfre, pense loger un être distingué, d’une politesse qu’il nomme lui-même exquise, expression qu’il n’emploie, bien entendu, que ivre-mort. Que le serveur-proprio — en dépit de son engouement des spiritueux — lui indique une porte, celle de service qui conduit vers les poubelles, vers les déchets. Il se retrouve, demi-mémoire le jour qui suit, demi-sommeil, voisin des produits pétrochimiques qui protègent cette bouffe industrielle venue de Métro que Régis, le chef, sert l’oeil lumineux, de celui qui n’ignore le bon coup, répété tous les jours, il s’en moque ; clientèle divisée entre les touristes, destinés pour l’oubli, et ceux fidèles, présents pour se bourrer le gosier, qui dévorent ce qu’ils trouvent.

Ce récit, Mehdi le déploie en dépit de lui, il s’écoule de son être, entre ce qu’il explicite entre ce qui se devine. Si Sylvie Point de Côté découvre Mehdi Prisonnier En Guerre, ce n’est exclusivement de ses énoncés, elle le découvre, emploi de toute son expérience de ces êtres disséminés, ses doubles, triples ; leurs tripes, leurs biologies communes. Mehdi, lui ne pense rien de Sylvie, y trouve-t-il une même, une prisonnière, comme lui ? Il ne pense rien, il ne se projette en elle, elle ne se réfléchit en lui, elle demeure, comme tous, une inconnue. Sylvie, le pressent, bien entendu, Sylvie, désire, creuser, ici, elle devine une rencontre, cette chose si peu fréquente qu’elle mérite d’interrompre y compris son surnom, celui, sur le point, du même poids infligé, de devenir tout elle. Ici, cet homme, les cheveux longs qui tombent et finissent pile entre les premières vertèbres du dos. Cet homme les ongles noirs de suie, longs de boeuf grillé. Cet homme, c’est près de ce mot, qu’elle, Sylvie, frémit. Un homme. Elle respire, première fois, elle ne compte plus, depuis longtemps elle ne tient plus le décompte devenu sordide, de l’étroitesse de ses poumons, cette douleur, presqu’un sentiment, de sentir le souffle broyé entre les deux poumons, eux irrésistiblement tirés, et de se confondre, l’un à un.

Mieux que le symbicort, ce tube stéroïdien, prescription de tous les médecins qui connurent son problème, qui crurent certes ses douleurs. Finis leur oeil soucieux, leur sourcil froncé, ceux qui toujours orientent vers les benzo, si une condition s’excipe de leurs superstitions, vieilles de dix piges de médecine, comme un jour, un vieux jour, le médecin, le doigt levé, presqu’un poing formé, l’en pétrît, dix piges, cette grossièreté, elle, trop jeune pour protester, désobéït toutefois, ne prît le remède, qu’elle juge truqué, qu’une fois, pour ses premiers rendus de thèse, intermèdes obligés, dont elle découvrît, pure forme, le vide d’enjeu. Elle se souvient, une colère molle monte, le jury, les notes du jury, le stylo du jury, le bruit qui crisse du stylo sur une feuille rose. Elle se souvient surtout des picotements nerveux, des pensées lentes et obscurcies, une difficulté d’expression si inconnue d’elle.

Elle ne permet plus qu’un médecin ne décide pour elle, prétende mieux qu’elle distinguer entre vérité de ses émotions, de ce qui constitue une psyché, et ses douleurs physiques.
Mehdi lui donne ce souvenir, d’un type qui lui, d’une périphérie, d’une route différente, sût, comme elle, ces pressions extérieures et intérieures, les compressions biologiques, les violences des sociétés et des ordres — docteurs d’Eglise ou de Médecine, tous identiques, en robe ou blouse, complices des bûchers.
Elle débrouille des poils de Mehdi les débris de son dîner, il, Mehdi, reste interdit, il s’étonne, la friture grêle, brumes des bières empilées plein le corps, lentement, de ces gestes tendres — presque tendre — d’une non-nommée. Elle, Sylvie, ne s’interroge, elle sourit, les yeux ronds, de plus en plus ronds, de Mehdi, ne l’interloquent guère. Elle s’obstine en ce geste qu’elle répète, qui devient, ce geste, une coquetterie, une volonté presque de tenir en son pouvoir, cet homme qui lui procure, en plein coeur des poumons, un souffle. Qu’il, ce souffle, ne dure, qu’il ce souffle, il fend ce qui ne se fend, ce souffle, qui descend, encore, qui descend pour eux deux. D’une vitesse distincte, en elle, brève vitesse, vitesse précise, lui, les doigts gourds, lui, pour lui bientôt, fente, bientôt extension. Sylvie précède la question,
Sylvie, elle s’excl!me, Viens, chère snob.

 

15 juin 2024

III.

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

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si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.

 

TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE ET ALPHABETIQUE

 

 

III

 

 

Brièvement, Mehdi ne peut retenir son regard jeté, son regard, derrière lui, par delà son épaule, après la parole en l’air, prétendue en l’air, de Denis, qui flotte, il semble s’être passé une révolution en eux, tous, sans la prévoir, une mise en branle.
Lui, Denis, étranger à la rixe verbale jouée, intervenant parfois, rappelant qu’il demeurait le maître des lieux, par brèves intrusions qui n’en étaient pas moins autant de tentatives de se lier. Pressentiment, le sien, pressentiment de Denis de pouvoir se faire trembler lui-même, d’où l’aveu, la brutalité de l’aveu qui le dépasse, il devra vivre en ses parages, sous son ombre ou sa lumière. Le regard vers Mehdi, qu’il a remarqué depuis bien longtemps, Mehdi, assis dans l’ombre, pareil à un poème. Il saisit le désir qui le saisît, il partage, entre, à rebours, dans le dialogue, un peu plus avant dans le dialogue, le désir partagé, entre eux trois, dont lui, le reste, lui pourtant, selon les usages, là, le seul à ne pas être débiteur. Denis, ne peut noter sur un registre de quelque sorte les dettes établies, il diminuerait se faisant, le grand en gestation. En lui, un germe, un nom, qu’il doit se trouver, un nom transitoire, un pont à enjamber, le désir brûle en lui, le désir le tord, enroule ses intestins douloureusement, si fort et étroit, qu’il sent une barre de métal dans son ventre, il sent les replis, le détail fragmentaire de sa biologie, le sang pulsé qui traverse la paroi gardienne, tout se divise et se sublime dans sa tête. Un mot, un mot, retenu depuis tant d’années qui semblaient les années agglutinées ainsi, toute une vie en attente.

Il retrouve la faim, par là, il pense, surtout la peur, les deux qui depuis petit en son esprit se mélangent, ne forment qu’un. La faim qui enfant l’horrifiait devant les images télévisées, les ventres gonflés des enfants noirs et poussiéreux, les diptères énormes qui leur tournaient autour, qui se posaient sur leurs visages, sans qu’ils, les enfants, ne les balaient, il ignorait pourquoi, et personne ne répondait à la question de Denis. Pourquoi les enfants noirs et poussiéreux admettaient aussi passivement l’obsédant bourdonnement ? Seuls, pour lui, les ruminants se laissaient ainsi déranger sans protester, seuls, les animaux, soumis ou idiots, il ne se souvient de ses pensées d’alors, admettent le vol rébarbatif.
Denis doit d’être entré dans les métiers de la restauration, pour s’assurer de ne jamais avoir faim, de ne jamais, se retrouver le ventre gonflé par la mort, une mort prête à rompre le ventre, à sortir, que les enfants là-bas, devaient vêler la mort. Il y repense, Denis, maintenant, sans saisir pourquoi il se trouve saisit. Or, il l’est, il l’est intensément, un petit nombre d’ombres flotte dans le bar, il sort son téléphone portable pour vérifier l’heure, l’heure de fermeture se trouve loin. Mais il ferme quand il le veut. Son désir, règne, il ne transigera pas, moins toujours aujourd’hui, d’entre son désir et le monde. Alors il leur dit, à tous, de quitter les lieux, de débarrasser son bar et vite. Maintenant il se prend de goût pour la vitesse. Il regrette de les avoir laissé filer les deux tout à l’heure, il aimerait les rattraper, il aimerait faire vrombir le moteur de sa moto, remisée, la moto, au fond du garage, à réparer, le à toujours signe vers le non-agir. Denis Sisyphe, il se désigne ainsi, en virant de son bar les tardifs buveurs, leurs visages de grisailles l’insupportent, tout désormais lui paraît insupportable, il tourne Denis agît par le verbe jailli d’un baiser, au début était le baiser, il voudrait utiliser la joie nouvelle, la joie dissimulée longtemps en lui-même, dans l’Atlantide intime, Denis Noyé, il ne parvient pas à tenir sur un nom, sur une identité, il se divise un imbroglio d’organes, sans fin. Putain, je suis pédé. Il le dit à haute voix, il s’indiffère du départ des traînards, personne ne prête attention à son exploit verbal, qu’il juge exploit verbal. Denis Exploit. De l’oeil de petites larmes se forment, elles gonflent, sans que la rage ou la frustration ne les emplisse, elles se gorgent de lui, à la fois sève et intrants, lui même s’élevant. Mehdi et Sylvie, il se souvient, Denis Noyé, leurs deux noms, il retrouve, par le noyé, bien involontairement, dans les parages de leurs bavardages, leurs brumes règnent maîtresses, autour de lui, ne l’inféodent à rien, le libèrent, les deux noms, des vapeurs. Pourquoi, le pourquoi envers quoi il élevait sa protestation pensant à son gamin. Pourquoi ? Pourquoi, il les traque, il se demande s’ils ne laissèrent pas le moindre relief d’eux, n’importe quoi qui lui permettraient de remonter une piste ou de se donner l’illusion de le pouvoir, lui, sans quoi, sans quoi Denis Noyé, son aveu, toute sa vie tenue dans les deux mots, dans les deux larmes, sera pour rien rayée nette à la tombée du rideau métallique…Il ne peut se le permettre, il sait qu’il ne peut se le permettre. Il rue dehors, il rue puis se ravise, il sort de son jean le badge magnétique qui lui permet de fermer rapidement le bar, malgré la révolution intérieure il redoute les voleurs, il pèse toujours, il le déplore, d’un merde, sifflé entre les dents, sa vie matérielle, l’après, il n’est pas jeune homme de vingt ans ou de seize qui jetterait présent et futur au feu pour la gloire de sa vie. Le rideau au lourd tombé s’abat, lenteur d’un bourreau aux paupières liées de sommeil, Denis Noyé perd là de son influx en perdant la spontanéité du geste, en brisant la fluidité d’un mouvement. Par là, la honte entre, elle entre et son entrée est violente, elle ne laisse pas en paix, ne propose nulle amnistie. Il regrette Denis Noyé, quand le rideau déroulé jusqu’en bas heurte le sol. Le voilà démuni, si près de quelle proximité il ne le sait et voilà bien tout l’enjeu, tout le problème. Dépité. Il se trouve dépité. Il dit à haute-voix, pitoyable, puis la voix haute s’éteint, qu’imaginais-tu, que toute ta vie trouverait là sa métamorphose ? Il le dit avec d’autres mots que les mots rédigés, mots qui traduisent sa pensée, elle, la pensée, retraduite, hors Atlantide. 


Il se perd.

15 juin 2024

II.

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

:«",.:/+—'!?-"» 

si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.
 

TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE ET ALPHABETIQUE

II

 

Ah, Mehdi se demande à ce qui lui à prend à elle, elle qui s’invite dans sa vie, avec violence et démesure, pour finir par dans le même claquement de langue, le commander et l’injurier. Il se dit ça en même temps qu’il tangue encore au comptoir, hésitant à la suivre, pensant tout de même, à cette promesse violente que sa langue à elle formule, ce qu’il entend, pressent, de cette injure finale exclamée. Ça lui donne à Mehdi, le souhaite tonitruant de sentir autour de son cou sa main à elle, Sylvie, son nom qu’elle lui lance, une griffe, flotte parmi les alcools réfractés, ses doigts, à elle, Sylvie, couverts d’éclats, d’argent coupants comme les vents d’une lointaine Russie. Il dessoule, à l’idée de ce que Sylvie, pourrait le marquer, il ignore ce que ça lui fait cette idée des marques, s’il se sent asservi à cette idée, si cette idée l’excite ou si l’idée, cette question, le plonge dans un état de méditation dont il ne peut connaître le terme à cause de son alcoolémie. La pensée, le désir, tout ça se disperse, devient, choses qui ne se saisissent pas, une fumée, sa pensée, elle se dissipe chaque fois qu’il tente de la saisir, la pensée, tourne sur elle-même, vaine et sans fin.

Il sent, la main antérieure, icelle dans les poils du visage, mêlés, ses doigts à elle, dans le gras du repas, elle s’enfonce, il a l’impression que c’est jusque dans sa vie qu’elle enfonce sa main, qu’elle enfonce, elle Sylvie, sa vie, dans sa vie à lui. Ça l’étonne. Parce qu’il cherche sur le comptoir, c’est à dire maintenant presque tous les jours de sa vie, son étiolement, l’effacement de sa personne, une transparence de vodka délavée.
L’alcool, il le vit comme ça, lui occulte toute profondeur, une serpe qui émonde toute épaisseur, l’étend, lui Meeeeehdiiiiii surface, simplifié à un plan unique. Réduit de la sorte, de cette tentative de réduction métaphorique, il s’imagine vivre traversé et transpercé uniquement traversé et transpercé, tout attouchement, déjà passage vers au-delà. Rien. Le vide ultérieur, comme il se nomme lui-même, il ne peut-être rencontré puisqu’on le dépasse aussitôt. Il n’existe plus de point de jonction entre lui, le monde et la relation qui les fait.

Elle, pourtant, Sylvie, le prolonge dès lors qu’elle l’atteint et le perce, sa main à elle, creusant en lui, dans ce vide ultérieur, un sillon, une profondeur, un accul. Ici, elle pénètre, il s’étonne lui Mehdi de la promptitude, de ce mouvement, de ce qui en lui ne résiste pas à cette poussée dans le vide, il s’étonne de ce détournement des civilités, de ce geste de l’infra, de la préhistoire, sa main, à elle, Sylvie qui se précise et se précisant en lui le précise lui-même, le triangule. Il existe.

Une serpe, encore cette image de la serpe, la sensation sur son visage, de sa main à elle d’une serpe, sa forme de lune fendue, qui passe sur son visage à lui, le grillage noir et complexe du visage haché par cette serpe ; une serpe, celle d’une eau non triée, cristaux purs et ronds, il le comprend, faite de larmes, les siennes, à lui.

Sylvie et Mehdi n’échangent pas encore de paroles autres que l’introduction de Sylvie, ils se réservent ça pour plus tard, pour quand le temps viendra, ils se laissent, toutes deux, couler, dans le moment, celui deux cours d’eaux hésitants entre tous leurs isthmes, celui, le cours, luttant contre son destin d’aval, regrettant son passé sinueux, destiné en ce temps, à tout les alors, où s’égaillaient les vies microscopiques, la plupart demeurées sans descendance, ni postérité. Celui, le cours d’eau, sa descente tonitruante, son emportement de torrent, d’étouffement, son esquive des caves miasmatiques des lacs ruisselants d’une vie parasite, celui le cours d’eau au repos, amoncelé, empilant tendrement sa force sur sa force. Ils hésitent, eux deux, non séparés, perforant chacun leurs vides, à la forme de leur union, quel mélange et dans quelles proportions, quel goût ça va avoir.

Mehdi, se dit que ce miracle n’existe que dans cet interstice des alcools du trop vite, du trop tard — de la perte des repères — que, tout à l’heure, trop vite, ça aussi, l’essentiel en sera dissout, qu’il n’en restera que le maugréement limoneux, un rejet de glaise gluante sur les rives.
Il en est, encore, lui, à cette main posée, celle de Sylvie, contre son visage, qui danse, sur sa figure, un air de harpe, elle joue ici, entre les notes graves de ce dîner qui ne se fond dans l’estomac que sous les hautes chaleurs, la fournaise des alcools Celsius.

Alors, Mehdi veut parler, il s’apprête à répondre à la proposition Viens de Sylvie, celle, qui lui conserve, à elle, Sylvie, du pouvoir parce que le primat, ce terme générique, de, elle, celle qui oriente et note.

Le mot de délicatesse excessive, dont elle le couvrait tout à l’heure, en tel décalage avec tout ce qu’il profère ici par son vêtement, son visage, tâchée sa chemise, et ses ongles en deuil, ce mot des élégances surannées et maladroites, à quoi elle associe, Sylvie, un commandement renversé, le féminin l’emporte.

Connaissent-ils quoi que ce soit de l’autre sinon cette intuition, ce parfum de chien et de chienne qu’ils dégagent, qui dilate les naseaux, je ne sais quelle odeur d’archives, une odeur de jeux aquatiques, de sel marin, une odeur rongée d’os rongé, de poussières et de viande décomposée. Il y a du sauvage qui ici éclôt, qui échappe, et si ceci échappe, c’est à eux deux, communs. Quelque chose dont lui Mehdi est le plus familier, ça lui évoque, quelque chose, une ancienne grâce, la sienne, ce qui reste sûrement et qui attira Sylvie à ce moment là, le vieux éclat, ces aristocraties, aux armoiries englouties sous les lierres, que n’égalent aucun travail, aucune charrue, aucun ministère.

Ca lui évoque aussi, les chaussettes qu’il enfilait prudemment à quatre heures du matin, quittant, clandestin discret, la couche d’une femme, il ne porte plus, comme plus jeune, souvenirs et regrets, le filin d’argent à son poignet où pendait les amours perdus c’est à dire tous comme il le signalait, Mehdi, à chaque amour recommencé, mot qu’il adressait avant tout à lui-même puis, peut-être, à la providence, pour la défier, elle, de faire ou non prospérer cette étreinte au-delà de cet instant.

Celui, instant, étiré parfois, dans son meuglement, jusqu’à ce que Mehdi manque le rendez-vous puis, la même litanie, celle connue de tous ou presque, la passion née de ces trouées et de ces éclipses, la lassitude, ensuite, de celle qui, après le chagrin et son essaim de douleur, disparaît, elle s’ennuie d’avoir attendu, asservie longtemps, elle, c’est à dire elles, se détache, ce sera pour toujours. Il n’aura été qu’un court et douloureux amour, la dernière expérience de la passion celle qui préfigure le plus jamais et la litanie, en réalité courue d’avance, de l’ordre.

Mehdi se retrouve là, impromptu, inadmis. Ce rendez-vous involontaire avec Sylvie, ce qu’elle lui impose par le geste de ses mains, incertain, ce geste, oscillant, entre la tendresse, la promesse et, ce qui le touche, le défi. Sylvie, elle, sent ceci, ce qui raidit dans cet homme. La surprise, Mehdi se demande, s’il n’attendait pas que ça, que, justement, ces rendez-vous manqués, la préférence pour le sommeil, les prétextes, ne venaient pas justement de l’effroi qu’il éprouvait face à toute préméditation qu’il n’admet que pour les meurtres. Là, il se trouve, dans les rêts durs à comprendre, d’un rythme qu’il ne dicte pas, cette régression aux premiers amours, aux premières tentatives, sa main qui ne tenait pas en place avant de revoir une amante, cette incrédulité, dont il ne se départît jamais totalement, chaque fois que sous sa main il sentait d’une femme le téton durcir, les lèvres dans ce devenir de déchirure, le parfum splendide de vanille noire qui emplissait l’espace du lit, du salon, du, le plus important, n’importe où.
Voilà ce qui se rejoue ici, dans ce lui, inapte, qui quoi que vertical, se sent le devoir de se redresser, de se tenir à la hauteur de lui-même. Ca le fait rire, ça, tiens, il se marre, Sylvie remarque ce sourire, elle continue, depuis quand ça dure, à passer la main sur son visage, la paume, pour commencer, mais plus loin que le commencement maintenant, aussi le revers de sa main, l’anneau serpent qu’elle porte à l’index se prend parfois dans les noeuds du visage, du visage de Mehdi, Sylvie détache sans peine, sans l’usage de son autre main, avec adresse, un geste d’amour, la queue du serpent de cet entrelacs noir-gris, l’anneau d’argent capture malgré nuit un peu de ce gris, elle détache la main de ce visage.
Elle : Tu es une nuit
(…)
Elle :Tu ne dis rien ? (…)
Elle : Pourquoi tu ne parles pas
(…)
Elle : Ah
(.)
Elle : Hé, Hé
(…)
Elle : Monsieur ! MONSIEUR !
Le serveur ou peut-être le patron : Oui ?
Elle : Un verre pour Monsieur (…) la même chose (…) j’imagine
Lui presque : Merci
Elle : AH, voilà tu parles…
Lui : C’est pas ça, c’est que, c’est le vide, pas le verre vide, je veux pas dire le verre vide
Elle : (…)
Lui : Je sens du vide là, là ça veut dire, partout, je suis soûl évidemment, mais je suis soûl depuis plus longtemps que là, que ce troquet, ou tu appelles ça comme tu veux hein Jean-Michel
Le patron : Denis…
Lui : Jean-Michel il est soûl lui aussi depuis…depuis quand Jean-Michel
(…)
Lui : Tu vois, il peut pas dire, il sait pas, ça aussi ça lui échappe, je sais pas s’il connaît ça, pareil, le vide, Mehdi, mon nom c’est Mehdi, si ça lui procure le même creux, ça suffit pas de dire le creux, le creux ça naît depuis que tu me touches, je croyais moi que je construisais ma disparition, que je l’organisais, à pas prudents, sonores un peu, le choc des verres et des couverts, il faut de la force, plus qu’on ne croit pour tout à fait se gommer, pour ne pas laisser de soi de traces. Puis quoi de plus normal, une vie d’illusionnistes, de trucages, laisser aux autres, en héritage, l’incertitude de soi-même, se confondre avec le rêve, avec la partie refoulée de l’être humain, se tenir dans les cuisses d’une femme quand elle souffre d’amour, devenir le point rond, dur, la crampe qui roule du cerveau, de la mémoire, jusqu’à cet espace du muscle. Après, après que la mémoire de ces femmes, toujours avec moi ce sera une histoire de femmes, tu verras, si tu as la patience, ça a été mon guide, les femmes, après quand dans ces femmes je ne demeurerais qu’une chose confuse, hallucinée, je sais, aussi, qu’à chaque pulsion d’elles…je sais ce que tu penses…que je m’avance pas mal…vers autre chose, quand elles traqueront de l’ailleurs parce qu’elles sentiront en elle une odeur de pourri, de regrets, un truc âcre en regardant leurs enfants ou la flacidité de leur mec, je sais qu’elles penseront à moi, ce type l’africain à peau clair, le maure, je ne veux pas dire à moi vraiment, pas à moi dans cette circonférence que je te présente, que un truc dans le cortex, le cervelet, je sais pas où ça se fixe pour de vrai, leur donnera un espoir, une pulsion, qu’elles vacilleront dans un truc qu’elles jugeraient le mal, que ça les soulagera, un plaisir solitaire pour certaines, les plus fatiguées, je peux déjà dire lesquelles d’avance, un truc partagé, pour

Lui : Je sais, là tu voudrais à ton tour parler, tu ignores ce que ça m’a fait quand tu m’as touché, là les mots ils reprennent de l’épaisseur à force que je parle, ils deviennent secs, aussi, ça colle contre le palais quand il cogne la langue, je veux dire l’inverse plutôt, oui, j’ai vu dans tes yeux, l’hésitation, à me reprendre, j’ai fait tout seul, merci, ce silence il compte pour moi, tu parviens partout à m’atteindre, c’est curieux ça, pas que j’avais renoncé, ce ne serait pas exact, plutôt j’avais choisi un périple d’une autre sorte, une mise en retrait, je veux pas dire la désertion, le séparatisme ou ces conneries gauchistes, je dis conneries, je les admire un peu, ils arrivent à faire groupe, masse, corps…moi je me dispense du corps, squasmes à squasmes, tu vois, les pelures quand tu passes fort sur ta peau humide le gant à poils drus. Pourquoi tu m’as touché ?

Elle : On ne te touche jamais ?
Lui : Pas comme ça
Elle : Ca veut dire quoi ça, pas comme ça ?
Lui : Ta main sur mon visage
Elle : C’est pas toujours comme ça toucher ?
Lui : Peut-être que ça devrait…peut-être qu’il y a une raison…sinon ce serait trop dur.
Elle : Pourquoi ?
Lui : Ca créerait un devoir à exister, soudain on serait moins…indépendant, on devrait rendre des comptes, des comptes de.. une dette
Elle : Tu te sens endettée là ?
Lui : Oui
Elle : Parce que je t’ai touchée ?
Lui : Pourquoi tu dis touché-e.
Elle : Pourquoi pas ? J’ai dit endetté-e aussi.
Lui : j’avais pas remarqué

Elle : Pourquoi tu parles plus doucement là ?
Le patron : et les perruches Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, vous m’emmerdez on dirait mon gosse

Lui : une dette en existence, ce que je cherchais à dire, une dette, ensuite on ne peut plus faire comme on veut.
Elle : C’est vrai.
Lui : Ah, tu
Elle : Non
Lui : Tu
Elle : Toi non plus tu m’as pas laissé en placer une tout à l’heure, là maintenant je vois où tu veux en venir, tu te sens content, plutôt, de pouvoir à ta guise délier ta langue, tu fais l’englouti, le péri, le noyé, pourtant quand tu te tiens là, on ne voit que toi, tu choisis, tu ne me feras pas croire que c’est malgré toi, la place des dissimulations feintes, cet angle le plus éclatant du…tu appelles ça comment ici toi ?
Le patron : Chez moi
Elle : Je peux pas dire ça, ça n’a pas de sens. Mettons…chez lui. Pour ce que ça change.
Le patron : Ca change que je peux vous dégager si…

Elle : Ecoute, tu verras ça plus tard, tu ne trouve pas que ça a l’air important ce qu’on se dit là, que
Le patron : tous les alcooliques c’est important ce qu’ils se disent, le lendemain ils s’en souviennent pas, ou alors ils ont honte, c’est con, hein, t’imagines comment 

Lui : ça serait mieux la terre
elle : Mais
LUI : tu te mets à prendre moins de place soudain, tu m’intimides moins maintenant que tu as éloigné tes mains de mon visage, maintenant que tu parles, ta voix je l’aime, elle me rappelle quelque chose, c’est un pays plus qu’un accent, avant je voyageais souvent.
Elle : Je prends la place qu’on me laisse, quand on ne m’oppresse pas.
(…)
Elle : La place que tu choisis, elle ne révèle que toi, tu dévores à cet endroit, à chaque geste que tu fais, à chaque tintement de verres et de couverts, tu sonnes ici, les vêpres, tu officies, sûrement tu le fais à l’instinct. Ce que tu prétends tu y crois vraiment, à 100%, ton effacement
Lui : Vide Ultérieur
Elle : Vide Ultérieur ?
Lui : Vide Ultérieur
Elle : Ton « Vide ultérieur » mais c’est négliger ton apparence, si on te remarque, surtout là, découpée 

Lui : Arrête de faire ça

Elle : Dans ce recoin, dans ce noir qui est comme un suaire, tu éclates, plein jour, la crête du soleil quand il y a l’éclipse. Tu fais cet effet, moi, je suis venue, je suis venue te sortir de cette scène où tu te réfugies, de ce spectacle que tu fais chaque fois que tu peux, l’air de rien, sachant tout à fait, comment pourrais-tu ignorer tous les yeux sur toi dirigés
Patron : Même moi je te mate
Elle : Tu te fais croire avec tes ongles sales, avec ta chemise tachée, tu te fais croire à ton indifférence, à ton exclusion de tout le fatras, comme si une serpe t’écumait
Lui : Serpe ?

Elle : On sent que tu aimes ça, ce qui tranche sans que ça ne soit ordinaire, sans que ce soit d’une forme attendue (…) Tu aurais préféré cimeterre peut-être ?
(…)

Elle : Non, pas une arme, quelque chose de plus sacré, voilà aussi comment tu te vois, malgré tous tes discours, cette place de fausse réserve, cette exclusion mise en spectacle, alors c’est la serpe que tu choisis pour raconter ton…destin, cet écorchage dont tu te fais l’outil et la chair.
Le Patron : Ma…

Elle : Je ne vais pas encore commandé ici pour moi. Je la trouve ailleurs ma fièvre en ce moment, dans ce qui ruisselle de ta peau, regarde dans le ventre du serpent, comme des filins d’argent, des carreaux d’arme médiévale, quelques traits gris, ils viennent de toi. Voilà pourquoi je t’ai parlée

Lui : Tu ne m’as pas parléee tout de suite.

Elle : Parce que je sentais que nous pouvions nous arracher à quelque chose, ou nous priver, pas dans une lutte sans merci, nous avons, dieu merci, passé ce temps des carnages, oui, je remarque aussi, le sang séché à tes lèvres, celles que tu as mordues, les tiennes et les autres, moi presqu’autant. Moi, m’arracher à cette noyade sans fin qui dure…qui remplit mes poumons à en crever. Toi à ces demi-deuils, à ce retrait de la scène qui paraît attendre enfin une main tendue, c’est pareil, c’est pareil, nous nous noyons juste dans des eaux pas identiques.
Le patron : Et moi je sers, je sers, je siffle et je sers, je siffle et je sers
Lui : Reconvertis toi dans la chanson. T’en feras des streams.
Lui : Tu proposes quoi, là, avec ta main, avec ta voix, explique moi pourquoi tu as fait ça
Elle : Je viens de le faire
Lui : Tu as parlé, là, comme moi j’ai parlé, tu as associé des mots, tu as tressé un joli collier après t’être moqu
é du

Elle : T’es chiant
Lui : mien. Je saisis ce que tu veux dire quand tu déclines tes reproches. Parfois, il faut être honnête, tu les ânonnes. Je te rappelle que tu ne connais pas, que pour l’instant, tu me résumes à des impressions, peut-être que tu as un peu raison, peut-être aussi que je suis un peu plus compliqué que ça, que moi-même je ne sais pas exactement ce que je fais ici, que je t’attendais, que là j’ai l’impression d’être à un rendez-vous dont je peine à déterminer la nature, si c’est chez le juge d’instruction, un quelque chose amoureux, ou un entretien pour m’engager dans la marine marchande, avec cette répétition de la noyade…il n’y a pas de canot de sauvetage dans ton monde ?
Elle : Non, évidemment que non, on nage ou on se noie.
Lui : Ce pessimisme…un rendez-vous avec la mort, c’est ce que tu proposes, si je sors avec toi, une camionnette de livraison de…de je sais quoi…viendra me faucher, c’est toi qui auras vécu mes derniers moments, ma dernière intensité, ne prononce pas mon oraison, je te l’interdis, je t’interdis de faire comme si tu me connaissais.
Elle : Je t’ai pas proposée de v…

Lui : Ca c’est fort, ça c’est vraiment audacieux, alors, là, madame vous me soufflez, c’est le premier mot, le tout premier mot que vous m’avez dit « viens » puis vous avez enchaîné avec piquant et certitude, je dirai même arrogance, comme si vous voyiez en moi, un oracle merdique qui cherche dans la merde sa vérité, ô divines auspices v
Elle : Tu es soûl.
Lui : oui, je suis soûl madame, évidemment que je suis soûl, je suis soûl pour supporter…supporter le passé, ce suaire comme tu dis où je me planque, ces conversations surprises, ça n’arrive pas souvent, mais on se prépare, on doit les redouter au fond de nous, ces gens qui veulent entrer dans notre âme, ces effractions, on regrette pas d’être soûl dans ces cas là. Puis ça fait prospérer Jean-Michel qui ne demande rien mais qui écoute.
Elle : Avant il matait.
Lui : Oui, d’ailleurs je paie pas, Jean-Michel, je paie pas !
Le Patron : Denis…Denis…
Lui : Inutile de lever ton poing comme si je devais redouter le poing d’un tenancier roux et maigrichon.
Elle : Il n’a rien fait.
Jean-Michel : Appelle moi comme tu veux.
Lui : Merci, merci…
Jean-Michel : Vous paierez pour lui.
Elle : Oui.
Jean-Michel : Tu vois garçon y a pas de

Lui : J’ai dit que je ne payerai, j’ai dit que je ne paierai pas, je ne veux pas la charité. Tiens, tiens.
Jean-Michel : J’en veux pas de ça, c’est quoi ça, y a de la rouille sur ton coupe-ongles, comment t’as fait ça ?


Sylvie, pose ses lèvres sur le front du patron, elle lui dit que c’est un accompte, qu’elle reviendra plus tard pour le solde, le tenancier lui dit qu’il est gay, Sylvie lui dit qu’elle ne pensait pas le payer en cuisses écartées ou lèvres arrondies, qu’il se rassure, non, je ne suis pas gay, il marmonne, c’était la première fois qu’il prononçait ça, cet aveu, il se demande pourquoi à son tour pourquoi il a dit ça cette vérité qui l’éventre.

Sylvie, prend Mehdi par la main, qui l’agrippe, sa main, comme un croc. 

15 juin 2024

IV.

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

:«",.:/+—'!?-"» 

si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.

 

TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE ET ALPHABETIQUE

 

IV

Couillon, l’autre quelle bizarrerie, en sollicitant sa langue pour articuler cette phrase à Sylvie qui, Sylvie, trouve à son interlocuteur un charme brisé, en son milieu : une fente, une plaie qu’elle ne nomme pas ou seulement après quelques circonvolutions qui ne touchent jamais le nom, ne parviennent jamais après le surnom. Il, lui, projeté, silence brutal, Sylvie s’étonne, ainsi muette, marquée par cette aphonie.

Crains-moi, voilà qu’il parle comme ça, ça lui échappe, elle ne saisit pourquoi, cette phrase qu’il prononce, sous laquelle il s’efface, comme la proie traquée, parmi la fuite efface ses traces, comme la bête blessée, crée une fausse piste pour égarer le chasseur. C’est elle la chasseuse, titre qu’elle elle aime et qui l’angoisse,a la responsabilité qu’il implique. Comment, ce titre, la change, comment elle bascule, Sylvie, au coeur, en force, comme on entre, cette puissance, en religion, baptisée, sous la crosse vacillante que le prêtre agite en même temps que l’encensoir. Elle sent, Sylvie, la messe et la noyée, cette eau sainte mélangée à l’eau pleurale. 

 

Sylvie, elle lui trouve toujours encore, le charme brisé, en son milieu une fente, sa part féminine, qu’elle retient — l’énonciation — sans prononcer, craignant que lui se vexe, elle, Sylvie, connaît, ou soupçonne, la susceptibilité propre aux hommes, cette longue cicatrice sineuse qui couvre leurs corps, qui commence à l’érection ou à son échec.
Lui, une plaie au milieu, une plaie, qu’elle nommerait bien souvenir si il pouvait y agréer, passé commun, involontaire, un mythe lu il y a longtemps sans s’apercevoir alors, qu’il les racontait, biographisée par le sable ancestral et par lui éparpillé, jusqu’à la.
Quelque chose s’ouvre entre eux, elle s’en assure, grâce au langage muet, celui facile pour elle à lire, grâce au pouvoir hérité, toute une généalogie, une chute générationnelle, elle recueille maintenant le sort, legs le plus précieux, celui qui lui permet, cette effraction sans haine, sans violence, sans meurtre.
Elle se vit — se vît — écartelée, comme si une brasse puissante la séparait en son centre, toujours, ce centre, mobile, lui ses bras l’ouvrant, une noix entre ses crocs acérés et brillants.
Pourtant. « »
Elle bute Sylvie, sur le silence épaissi, le nom, son nom à lui, qu’elle pensait, Sylvie, chérir, maintenant puis, longtemps, qu’elle appareillait au stupre, ce mot coupable comme une hostie mouillée par le sang projeté par l’animal rituellement égorgé, son sang clapote, le sang animal, son sang, à lui, inhumain et veau. En stupre, nouveau nom, pivoté par le mouvement, celui, le mouvement, une bille, circulaire, elle roule à l’intérieur et s’épaissit à chaque centimètre parcouru, amasse, la bille, toute sa vie à quoi s’ajouterait peut-être la sienne, En Stupre. Jeanne, c’est Jeanne l’ami celle, une autre vie, un antan qui conspuait ce mot lorsque J., le lointain J., l’imprécis J., l’incontinué ici sevré, l’employait pour elle qu’elle voyait, comme pourcelle, contre elle, qu’elle voyait le mot humiliant, rejetant le plaisir, cette forme que trouve le plaisir lorsqu’il alanguit les êtres, qu’ils sentent le sperme, la glotte, le vomi.
Elle, Sylvie, pense à nouveau à lui, le prénom, son prénom cabré, pris par l’aphasie, après, pourtant ce mélange presque-séminal, un enfant prêt à naître, sautant, enfant né par leurs lèvres, la fente qui sépare et rassemble.
Alors pourquoi, l’abstinence subite, une petite mort avant la petite mort usuelle et officielle, la petite mort ahanante, sa sueur, les larmes, toute une vie, une vallée gorgée jusqu’à…jusqu’à elle ne peut mesurer. Pourtant, ici, tout semble s’arrêter, tout semble s’arrêter, avant, juste avant, au point imminent, nommera-t-elle ainsi la relation naissante à ce point interrompu ? Pourtant, ça monte, ça continue, malgré le nom entré en brume, cette stase semblable à la peur, oui, voilà, c’est bien la peur, qu’elle commence, elle, avec son pouvoir nouveau, son titre, elle chasseuse, noblesse oblige, mener la battue. Pour lui le retrouver, lui qui prît la fuite, son nom, à lui, qui prît la fuite, parce que Sylvie se tourne vers sa gauche, elle le trouve, encore là, le visage mat, l’oeil certain, en lui aussi brille une antiquité, un pouvoir muet qu’elle saura, elle en est sûre, tout à l’heure ou bientôt, l’origine et le territoire. 

 

14 mars 2025

Brouillons 2024

Je portais les vêtements de sanglot, ces haillons délaissés, seul souvenir, ce deuil liquide.
La nuit émettait par intermittence, une journée d’éclipse.
une nuit qui ne donnait que sur la nuit, ma vie devenue polaire.

Le jour, à l’aéroport où tu décidais de retrouver ta Syrie natale, le parcours patiemment expliqué, la facilité du passeport français, l’atterrissage en Turquie

 

Tu t’avançais par le côté, densément, en parcourant des herbes rases, elles dégageaient ce parfum que tu disais de jonquilles, à quoi toujours tu ajoutais, la bouche en croix, décapitées, parce que la langue, pour toi, n’ignore la lame.

Ton côté, lumineux, d’héritillère française, gouialleuse, trille et étrille.

Tu refusais tout mot
qui ne comporta pas, dans sa mise en voix,
la pression de la langue contre les incisives, poussant loin en avant, le couperet de la mâchoire.
La voix, comme le regard, se devait tranchante.

Tu projetais, l’hiver surtout, une odeur de fleurs, quand tu mordais jusqu’au sang tes lèvres gercées. Les crevasses de ta bouche blessée se gorgeaient d’un rouge sombre et limoneux
où je voulais, à mon tour, planter mes ongles. Je me révoltais contre la terrible injustice de devoir laisser à l’abandon ton corps,
Je trouvais si injuste de ne pouvoir, moi, glisser, liqueur ou faïence dans ta gorge, moi rétréci à taille cellulaire, moi virale et bactériologique, t’épidémiser

Or, maintenant je te sais morte, foulée de plomb, j’imagine sur toi la pluie de grêle et de dalles défoncées, ta peau blanche, grevée. Tu dois ressembler à ces acteurs grecs recouverts de poussière blanche, toi, sous cette couche de plâtre pulvérisé, immobile sous ce masque qui rendît folles tes antiques aïeules.

toi l’amoureuse de la mer qui l’aimait jusqu’à périr sous ce métal tordu, réfléchissant le soleil comme la surface des océans.

J’essaie de penser aussi peu que possible à toi de peur de me lasser de ton souvenir, fine étoffe, déchirée de trop de manipulations, les mites de l’angoisse qui rongeraient jusqu’au bout ta mémoire.

5 mars 2024

Fragments

Fragments non publiés janvier-mars 2024

 

Beaucoup de travail, travaillé, selon moi, en vain, ne valant pour aucune durée, ne produisant rien que de l’argent à court-terme moi ne souhaitant pas de ce métier faire ma vie. L’attente de ce que la vie professionnelle retrouve sens, que, passées toutes les épreuves récentes, nous puissions, enfin, Jeanne et moi, travailler ensemble, j’entretiens, entraînement cognitif, mes capacités intellectuelles et physiques à cette seule fin. A sa suite, d’abord, à ses côtés, ensuite. Jeanne, depuis 2017 que je la connais, m’a toujours inspiré, parfois irrité (à cause de ce que les gens au goût sûr parfois nous renvoient à nos failles, nos paresses ou, pire, nos bévues et suscitent, alors, sentiment atroce de la jalousie), le plus souvent manqué. Pour rire, parce que j’aime l’excès des expressions amoureuses ou amicales même, je la traite en supérieure hiérarchique, suivant ses directives qui aboutiront, dans le monde, à des résultats. Il ne me restera moi, qu’ensuite, à tirer de ces résultats mes dividendes. Jeanne inspire, Jeanne oriente. Jeanne les yeux bleus, Jeanne dans le lit qui ne dort plus beaucoup, Jeanne le matin, si je me réveille avant elle, je la trouve ressembler à une enfant, cette photo d’elle, je ne me souviens plus exactement quel âge ni ce qui la compose en réalité, Jeanne dans le lit se superpose à cette photographie, les joues pleines, les cheveux bouclés, sereinement déposés au milieu des épaules, les yeux clos. 

 

 

///

 

Reprendre, reprendre, encore et encore, toute la vie de cette maladie et ses excroissances se résume à reprendre tout ce qui, sans cesse, s’interrompt, reprendre, le fil, la couture, ne plus reconnaître le point de départ. 

reprendre, sans fin, répétant cette reprise, un point de couture grossier, un tissu souvent reprisé au même endroit. Reprendre, dans l’emploi du mot, un agglomérat forcé, ces pâtés d’encre désignés par les instituteurs sur nos copies quand le stylo-plume boursouflait le papier. La tache d’encre ne dissimulant aucun mot, une simple fuite, la lettre capitale sans cesse reproduite sans former jamais de mots, ni permettre de phrases. 

 

///

 

Je suis un être discontinué. 

 

Reprendre le fil interrompu, formule dont je pourrais, sans peine, intituler ma vie.

Reprendre c’est, déjà, parvenir à se trouver un nouveau point d’ancrage, un lieu d’où partir, une direction à suivre. Cette reprise jamais ne s’organise a priori, elle se découvre, soudain, je m’aperçois que j’ai repris du poil de la bête. 

 

///

 

Toute ma vie consista toujours en une agitation dont j’espérais que d’elle, cette agitation, comme un arbre secoué délivre ses fruits, sortent des possibles, je les dévorerais même verts, même acides ces fruits ou dévorés par les vers.

///

 

 

Vieillir limite le pouvoir de se mouvoir, la fatigue prend le pas sur le reste, c’est à dire sur la vie, elle la domine, la fatigue, devient, subreptice d’abord, puis toute affirmée. 

 

///

 

Malade, j’ignore quel mal, le coeur serré dans la poitrine, les contractions dans le bras gauche, la nausée je fais une crise cardiaque, la sueur froide épongée du revers de la main moite. Je vais mourir, je pensais, quand mon coeur douloureux frappait, aléatoire, dans ma poitrine, une arythmie atypique, me disent les médecins après m’avoir reçu deux fois à l’hôpital Georges Pompidou. Un ECG qui ne présente pas de FA. Le port, bientôt, d’un holter pour mesurer précisément les variations du rythme cardiaque. Pas de tachycardie ni de bradycardie. Une arythmie atypique, le coeur qui semble se dérober, il chute dans la poitrine, une pierre ventriculaire et une douleur comme si deux mains, faibles par bonheur, voulaient écraser entre leurs deux paumes malingres cette pierre de pendule. Le stress, suppose-t-on, ou le COVID long. La fatigue comme effet. La fatigue, toujours. Encore. 

 

///

 

Je crains toujours d’encombrer Jeanne avec mon corps maladroit, je redoute son désamour, parfois, lorsque, surtout, je me sens mal. Mon flair, mon intuition ne me trompent rarement mais, comme toutes dispositions irrationnelles, ceux-là sont sujets aux états mentaux, leur vérité de prédiction s’efface en réalité lorsque l’inquiétude point. Ce que je redoute, je me mets à le percevoir et à l’exagérer. 

Lorsque je me sens bien ou, pas trop mal, ces inquiétudes disparaissent, rendues étrangères ou sorties de ma responsabilité laquelle consiste à faire au mieux. 

 

///

 

Jeanne fait tout ou presque, ma fatigue m’immobilise et je dois toujours fournir un grand effort pour m’arracher au canapé, j’ai l’impression qu’il faudrait que je dorme cent ans pour récupérer une fraction d’existence concrète. Je me déleste de ce qui me nuit, je bois peu, ce qui parfois me manque, ou, même, me conduit à davantage d’énergie. Jeanne a autre chose à penser et, bientôt, lorsqu’elle y pourra penser, qu’en pensera-t-elle ? Je ne sais. En ce moment, toute mon impuissance à être me déborde, j’existe, à nouveau, de pure justesse. Le travail pour payer le loyer, parfois, de moins en moins, la sous-loc. 

 

 

la fatigue. 

21 février 2026

Jean - Le Chien V2

Ce soir, Le Chien, un pseudonyme, donne la sixième lecture de ses poèmes, qu’il appelle analogie, rétrospection. Jean connaît Le Chien, de loin et depuis longtemps, leur rencontre remonte à 2007, presque vingt ans. A ses débuts, leurs débuts, aimerait défendre Jean. Seulement Jean ne continua pas. Il noua avec lui, Le Chien comme avec beaucoup d’autres, une relation distante et muette, de  présence permanente et effacée. A force de répétition, de lieux partagés, des je revois les mêmes têtes, il parvînt à entretenir une familiarité, forme reconnue des intimités mondaines, telles qu’elles existent depuis probablement que les tribus d’hommes croisent d’autres tribus d’hommes, autour du premier feu, des restes éclatés de silex et de siècles.

 

Depuis toutes ces époques, ce langage se compose d’une combinaison limitée de signes, salut, ça va ? à bientôt ou, si la voix ne porte pas, c’est à dire le plus souvent, d’un sourire distant ou d’une main levée, d’un assentiment général à l’autre. Leur relation tient dans l’absence de rejet. 

 

Le Chien est résident à la maison de la poésie, c’est à dire qu’elle le rémunère et, qu’en échange, une fois par mois, au moins, il lit de la poésie, échange son temps et sa culture contre un peu, enfin, de stabilité économique. Tout le monde n’a pas les Médicis, lui dit Gleb chaque fois qu’il quitte son appartement Moscovite pour Paris. Le Chien lui répond, qu’est ce que je t’offre à boire ? 

 

Pendant le Printemps des Poètes, Le Chien organise tous les évènements de la Maison, intervient, accueille le public scolaire peu familier de la poésie — comme la plupart des adolescents — tend à élaborer une poésie universelle, joyeuse et collective. Une poésie sans limite, dont le point de départ, pendant cette semaine, bien malgré lui, parce qu’il faut bien partir de quelque part, serait la Maison de la Poésie, que la poésie, à partir de cet endroit continuerait en droite infinie, germinée en paulownia éclatante blanche et mauve. 

 

Il y croit. 

 

Le Chien, parvient, le plus souvent à quelque chose, à dire et faire dire quelque chose. ll aère son oeuvre, par ces entailles, dans l’espace souvent clos, l’entre soi, le cénacle, toutes ces habitudes enthousiasmantes des rivalités et des congratulations qui tuent. Il signe tous les écrits élaborés au cours de cette semaine A.R.

 

La poésie, pense-t-il en lui-même, se définit toujours, par son écart avec le langage pratique qu’elle veut rendre le plus inutile possible, le plus arbitrairement étranger au parler civil et marchand. Au-delà de la moue qu’inspire cette définition, il remarque que tout entre-soi, finit par faire converger son langage, sa pose, son tour en une seule manière figée, commune, utile. Alors, il signe. A.R.

Il n’oublie pas, pendant qu’il est A.R, son oeuvre, son autre identité, déclinaison, déjà d’une encore-autre identité. A.R et Le Chien entretiennent un rapport de suffisance et de dépendance. Chacun contre-poids de l’autre, mémoire et charge. Premier segment de son analogie, rétrospection. Il ne se discontinue pas. 

 

Il ne pense pas cette aération comme un jeu badin, une facilité comptable, pour respirer entre sa vraie oeuvre et la vie, il conçoit ce moment comme une surface de travail et d’exigence poétique, un rappel, pour lui, de tout mêler à l’acte créatif, le personnel, ce chatoiement de sa biologie, le dépôt des expériences, rêves, lectures, et collectif, avec les individus, le quotidien, la vie des autres exprimée par eux-mêmes, autres dans leur totalité d’autre, leur langage total, surprenant et autre. 

 

Il se veut, cette semaine là, lier la poésie, une idée de celle-ci, à son point primitif, et changer le public en acteur. Il ne veut pas renouer le social brisé, ou servir de pont entre l’institution et la vie. Cette question du lien par l’art, posée du moins en ces termes, ne l’intéresse pas, il ne la théorise pas, il affirme une ligne à laquelle il croit et comme la vague que la mer engendre, il croit que ce qu’elle emportera, ramènera et rejettera d’alluvions, de dents de profondeurs, de sang et d’algues, vaudra quelque chose et pour quelque chose. Il laisse s’exercer une force qu’il active.

 

Ainsi, Le Chien, collabore au réel. Pas plus et certainement mieux que d’autres affichant leur programme révolutionnaire, social et franchement rébarbatif.
Il sait son jeune public contraint d’être là, qu’entre eux et lui la présence la plus institutionnelle est la leur. L’Etat, l’éducation Nationale, à travers eux, fait ses devoirs.

 

La Maison de la Poésie, pendant cinq jours accueille de 16 heures à 19 heures des élèves que leurs professeurs conduisent ici pour montrer la poésie en chair, rendre le cours vivant. Entre trois et cinq professionnels du livre se succèdent sur scène. Le Chien inaugure chaque séance, seul. Une centaine d’élèves participe à chaque séance, environ trois classes de lycéen, chahutant et silencieux. 

 

Chaque jour pendant une semaine, Le Chien interpelle, dans la salle de la maison de la poésie, construite comme un théâtre, l’élève le plus distrait, le plus volontairement, manifestement distrait. Le Chien fait confiance à son flair et son expérience pour toujours trouver, parmi ces cents celui qui permettra quelque chose, l’un de ceux qui permettra quelque chose. 

L’adolescent peut refuser, mais Le Chien, encore une fois, fait confiance à son flair. 

 

L’air bravache, toujours, cependant de l’adolescent, s’efface, il s’efface y compris chez celui qui bravache tenant sa bravoure en lys éclatants — ainsi que Le Chien voit les choses, il prête à chacun, dans ses mouvements, un bouquet de fleurs, il voit les êtres humains chair et fleurs — approche chancelant de l’estrade. 

 

Le Chien entend souvent entre les dents, je m’en tape, jamais va te faire enculer. Les lieux de culture comme ceux de justice, qui rendent la justice / qui rendent la culture intimident, ils affirment la supériorité d’un espace sur l’individu, s’enrichissent de symboles, estrade, scène, noms anciens, passage Molière, magistère de l’acteur. Autant d’apprêts nimbant l’exécution et la sentence.

 

L’adolescent devient enfant, s’étend en même temps qu’il rétrécit sous le poids de l’invitation. Cordiale, ferme. Le Chien mesure deux mètres, a la voix grave, la peau sombre et des costumes couleur épicéa. Au micro qui occupe le centre de la scène, il suspend des gants de boxe rouge, vernis dont on ignore l’usage. Les gants brillent sur la scène éclairée, gants factices, de bois vernis, pour peser de tout leur poids, de toute leur couleur peinte et doubler, en une autre matière, la solennité de l’instant. Scénographie minimale, le micro et les gants de boxe au milieu, à leur droite une table de jardin, ronde, blanche, rouillée en fer forgé, un vase rempli d’eau à moitié, un bouquet de fleurs du jour, de préférence jaunes, oranges sinon, une chaise à peu près neuve, au dossier noir et à l’assise molletonnée, grise. Tout ça, pense pourtant Le Chien y voyant un bric-à-brac, un ordonnancement bavard. 

 

L’adolescent ne sait pas comment se hisser sur la scène, s’il existe un accès simple ou s’il doit atteindre la scène depuis la salle et exposer son agilité à un possible échec. Le Chien n’y avait pas pensé, la première fois, maintenant qu’il le sait il attend de voir l’adolescent hésiter, il lui indique avant qu’il ne s’inquiète, le petit escalier, à l’extrême gauche de la scène, qui mène à ses côtés. L’adolescent, emprunté, l’emprunte, reconnaissant, sans percevoir même que déjà il joue est joué, et suit l’écriture du poète.

 

A peine l’invité monté sur la scène, Le Chien s’écarte, se rend dans la coulisse, l’adolescent se tient seul, ses pensées en bataille, il aimerait trouver un mot d’esprit, plus souvent que Le Chien n’imaginait d’abord, l’adolescent parvient à réagir d’un simple Wesh, il fait quoi ou, élaborant, Il a cru que j’étais son chien ?. La salle hue, complice, l’adolescent ou le poète, huée indiscernable, touchant la situation.

 

Tout ça ne dure qu’un instant, Le Chien revient rapidement, installe la chaise, beaucoup plus modeste que celle qui se trouve déjà autour de la table. Une chaise en bois, usée, avec la paille défoncée ce que la salle ne perçoit pas mais que l’adolescent voit très bien. Le Chien s’installe sur la chaise défoncée et invite l’adolescent à s’asseoir à son tour sur l’autre chaise. Celle qui était la sienne, auparavant. 

 

Le Chien demande, encore, tu as quelque chose à nous lire ? l’adolescent, même lorsque d’évidence son téléphone contient des chansons qu’il écrit ou des bribes de ses pensées, hausse les épaules puis dit rien. 

 

Alors je te propose.

 

Le Chien ne demande pas aux adolescents de lire un texte qui leur soit étranger, il demande à l’adolescent quel est son chanteur préféré, idéalement en français. Le Chien, s’il ne le connaît pas, ce qui survient rarement tant il veille sur l’actualité, cherche rapidement sur son ordinateur, projeté en miroir sur l’écran au fond de la salle, la chanson. Le public s’en aperçoit à l’instant, ce que le public trouve assez cool ou maladroit — puis totalement et uniquement cool. Il agit de la même manière s’il connait le texte.

 

Il se tourne vers l’écran passe cette chanson deux fois, si l’on peut dire. La première fois, parce qu’il dispose d’un logiciel programmé pour ceci, sans que l’on n’y entende les instruments. Seule la voix du chanteur envahit l’espace, coule en nappes sonores, enveloppe le public, voix nette et juste, texte pur, libéré et pesant de silence. Ceci à la surprise de tous, leur ébahissement et ce silence fait de chuchotements étonnés. Puis il passe la même chanson. Sans les paroles cette fois. L’adolescent, venu ici, sur place perd ses habitudes tout en demeurant dans des lieux connus, comme si, ayant inversé longitude et latitude, en gardant exactement leurs coordonnées, il se perdait dans un espace instable, le connu-inconnu à la fois le mystère et le danger, les félins défrichées de la jungle affamée.

 

https://soundcloud.com/jonathan-boudina/audio-vocals (PNL AU DD)

 

Cette fois, Le Chien, lui demande de se tourner à son tour vers l’écran et de lire les paroles, sans les chantonner, de les lire aussi fort que possible parce qu’il doit les lire sans micro, parce qu’il est dos à la salle et qu’il faut bien qu’il soit entendu. L’enfant l’ignore, mais il est filmé en même temps et projeté en direct, sur deux écrans latéraux, dirigés vers le public. Il ne sait qu’il est vu. Au milieu du texte, qui essouffle le jeune lecteur, Le Chien, ajoute depuis son ordinateur, des bribes de poèmes, des siens, d’autres classiques. Le geste technique, maîtrisé, se remarque à peine. Les passages apparaissent à l’écran, s’intègrent sans reliefs ni accroc au texte. 


Rimbaud J'ai horreur de tous les métiers, qui coule si bien dans ces chansons, Je suis assis, lépreux, dans toutes les chansons d’amour, de rage, de trap et d’électro tous les vices, colère, luxure, L’adolescent s’aperçoit le déraillé, - magnifique, la luxure le public, moins, mais pris par la sidération du moment, il intègre sans maudire les brûleurs d'herbes les plus ineptes ces passages hors sujet. L’expérience de lecture dure environ deux minutes trente qui lui parurent, à l’enfant, des heures.

 

Bats les couilles d'l'Himalaya

Bats les couilles, j'vise plus l'sommet

Mon cœur fait « oulalala"

horreur de tous les métiers,

Crime passionnel que j'commets

Sur ton cœur j'fais trou d'boulette

J'fais tâche de sang sur le pull

brûleurs d'herbes les plus ineptes

J'désire nullement vous connaitre

Ni toi, ni ces fils de putes

Je suis assis, lépreux

J'me tire d'ici si j'm'écoute

Sang corse mélangé bougnoule

La Lune, j'l'aime plus, j'vous la laisse

tous les vices, colère, luxure

J'm'endors sous doré, sous gnôle

J'suis ni chez moi ni d'chez vous

Elle veut la bise, elle veut qu'j'la baise

magnifique, la luxure

 

 

Le Chien s’enquiert de lui, le public applaudit, le public applaudit toujours, l’adolescent, lui répond que non, ça va, que c’était facile, il ajoute quand même que c’était bizarre à des moments, qu’il ne reconnaissait pas le texte. Le Chien le remercie, lui dit de regagner sa place, il la regagne sous les vivats du public, des camarades. On est toujours célébrés pour son courage. La scène fabrique maints héros. 

 

Le Chien leur dit alors que la poésie, pour lui, c’est ça, ce moment où la langue déraille, où nos habitudes défaillent, que la poésie c’est rater une marche dans un escalier, se rattraper quand même et passer cette journée hanté par cet espace qui cet espace devient une pensée et cette pensée une phrase ou un récit. Toi, tu viens de connaître ça. J’espère. Peut-être ton premier rapport, à cette façon de faire de la poésie, proche et lointaine de celle de tes cours de français. J’espère que cette découverte te hantera, plus qu’une marche manquée, c’est vrai. Ce qui serait déjà bien, n’est-ce pas ? Après tout ce que nous en avons dit. Tes camarades te voyaient, de très près réciter ceci, ils se moqueront peut-être bientôt, n’oublie pas que tu étais là, toi, que pour toujours tu auras été là, dans ce minuscule et intense moment, tu le sais, je sais que tu sais. Au centre, au coeur de la poésie, d’une certaine poésie, de ce que j’appelle poésie que tu appelleras poésie un jour, peut-être. Le travail de vos professeurs est difficile, ici, il n’y a que le luxe, le jeu. 

 

Il retire les fleurs du vase, il les secoue, ça laisse sur le sol ciré de la scène une trainée d’eau, des gouttes fécondes, comme il se dit. Il se déplace jusqu’à l’adolescent, il parcourt à son tour son tracé pour lui offrir le bouquet qu’il tire à peine du vase.

 

Tiens, les fleurs, elles sont pour toi. C’est un petit souvenir. Avec mon livre. Tu peux en faire ce que tu veux. Tiens, donne moi un chiffre entre 1 et (il regarde jusqu’à quel page son livre va) 87. Quand l’adolescent répond 25, Le Chien déchire la double-page 25-26, il en cerne les tiges humides des fleurs qui mouillent le papier transparenté. Ca vaut plus qu’une dédicace, si un jour je suis connu…enfin tu seras connu avant moi. La salle fait ce qu’elle veut, à ce moment, s’il se sent d’humeur il demande à d’autres élèves d’intervenir, il se désintéresse de la suite. D’autres intervenants qu’il a choisi lui succède, il quitte la salle. Par politesse, les premières fois, il s’asseyait parmi le public. En plus de l’ennuyer il remarquait l’agitation maintenue dans la salle à cause de sa présence. Le Chien quitte la salle, autre chose commence, qu’il a contribué à organiser, de loin. Il invite qui veut venir, pour un salaire dérisoire, qu’il ne détermine pas et au fond il s’en fiche. Les réunions ne l’intéressent pas, la sélection de ses collègues, la plupart du temps, il s’en fout. Parce qu’il se trouve trop souvent entouré de deux groupes difficiles à supporter et qui ne se supportent pas entre eux. Les Grands Poètes et les Pauvres Poètes. Deux postures politiques dont il conspue la radicalité affectée qu’il considère comme s’imitant, se défiant toujours l’une l’autre, se définissant, surtout l’une par l’autre.

 

Bien sûr, s’il se trouve à cette place c’est qu’il la doit à quelques-uns, il le reconnaît sans peine. Pour autant il ne supporte pas les Pauvres Poètes, s’il y réfléchit un instant de plus c’est avant tout parce qu’il trouve leurs écritures faciles, passives et satis-fates. Quant aux Grands Poètes, la détestation se justifie du titre même qu’il leur attache.

Les Pauvres Poètes écrivant au ras-du-sol sans étudier ni le ras, ni le sol et encore moins l’union des deux. Il tient en haute estime quelques écrivains, une bonne trentaine, tout de même, s’il doit les compter rapidement. Plus s’il y embarque ceux dont il estime la bravoure, les tentatives sans parvenir à apprécier le résultat.

 

Au cours de cette semaine, la Maison de la Poésie met en vente les ouvrages des participants. Il s’en vend peu. Parfois aucun.

Un jour, un élève, un de ceux sur scène, lui demanda s’il streamait sa poésie. Il y réfléchit. 

 

 

Pendant cette semaine, Le Chien, change un peu la vie, la poésie et la vie se confondent, la poésie cesse de se morfondre dit jalousement Jean à l’ouvreuse, qu’il répète inlassablement, comme son seul et plus précieux mot d’esprit.

Jean ressent le besoin de raconter les allées et venues du chien, à l’ouvreuse. 

 

Jean marmonne :

 

Il se présente : je suis Le Chien, immanquablement, quelqu’un aboie dans la salle, celui-ci il le repère, au cas où, rarement est-ce celui qu’il convoque, toutefois. Parce que cet aboiement ne raconte pas assez de l’attitude intérieure de chacun, de ces jeunes gens qui cherchent à s’impressionner mutuellement et dissiper l’ennui et le malaise de leur présence. 

22 février 2026

Jean - Chapitre 4

 

T’es une bite, il se dit à lui-même, t’es une bite, une bite, pas une bite, un phallus, dressé, mou, ver de terre bâton de réglisse mastiqué jusqu’à l’absence de suc, un manche, une bite, un con, crétin, imbécile, qu’as tu fait et comment tu t’obstines vers ce rien, pas grand chose, l’éternel inutile désir, la complexification extrême de ton code ADN, au Han-Han aurait du succéder le Ouin-Ouin, lâche, tu tournes te détournes, afin de hululer tes penchants si ordinaires, t’es une bite si au moins tu prenais le courage que sais-je, une croix de Saint-André, un coup de fouet, la bite trempée toute la journée dans la cire chaude qui fait mal sans blesser, toi tu vas du han-han, le pantalon sur les chevilles, le caleçon, tu n’es même pas sûr qu’il s’agit d’un autre que la veille, tes airs, t’es une bite, tu peux bien serrer ton poing, cogner, cogner, cogner, tu rends un son bien vide, rond, creux, voilà ton empire, tes mains vieillissent, tu devines les premières taches de ton âge, tu les devines en formation, pour l’instant à l’état d’embryon, leur état ouin-ouin qui s’amorce, tu ne peux pas couper court, aspirer ou bien si tu peux à quel prix, par quoi…t’es une bite. Tu devrais saisir un canif, te l’enfoncer dans le coeur, même ça tu ne peux pas, même dans l’imagination de ton meurtre tu te choisis le petit instrument, la lame prudente, même mourir tu t’y jettes sans amour.
 

Pourtant, il a aimé.

28 février 2026

Chapitre 6 - Merville

Le Chien, s’il remonte sa généalogie pour trouver ses germinateurs, tombe, immanquablement, peu importe le chemin choisi sur Merville. Merville, qui se choisît ce nom de scène et noyade, comme il le dit, pour faire fourcher la littérature – sans monter sur aucune scène. Merville habitait un monde aquatique, ce qui plût certainement au Chien, révélé à leur premières rencontre. Lui-même, Le Chien se sentait possédé par l’eau, celle, lors de sa première naïveté des dryades, des nymphes, des naïades, de tout le premier vocabulaire poétique, qui tient, comme le comprendra Le Chien plus tard, davantage de la science scolaire, que de la poésie.

Merville, la première fois qu’il aborda, en présence Du Chien, l’aspect naval de son écriture, le fit par un mot qui marqua durablement Le Chien matéri-eau. Il ignore comment-encore, il entendit, alors que le mot s’avouait oralement, comment il en perçut la graphie. Merville marqua une pause, celle du point médian à l’oral, dans satisfait·es. Il noya le mot dans cette pause. C’était leur première rencontre, le meilleur ami de Merville étudiait le droit avec Le Chien. Rencontre ordinaire de jeunes gens bruyants, s’offrant mutuellement des verres, beaucoup d’espoirs et infiniment plus d’un langage enlevé, prêt à la révolte, qui hélas, feuillage soumis, s’effondrera aux premiers vents adultes. Matéri·eau.

Le Chien grandît à Colmar, une ville d’eau, une de ces nombreuses fausses petites Venises (Venise verte, Venise rouge, Venise fausse surtout-toujours) qui grèvent l’Europe, de villes qui ne se trouvant aucune justification intérieure, font de leurs canaux et de leurs marais – lagunes pour les plus chanceuses – des mélèzes, chênes, aulnes, pins, épicéas et ormes. Au lieu du Titien, les écoles des fausses Venises font éclore les moustiques à fièvres molles, à démangeaisons et quelques algues immobiles, comme de la vase et engendrent semblables êtres.

Le Chien, à Colmar, connaissait les triomphes habituels du beau garçon aérien et viril, ses goûts naïfs – dryades, nymphes, Daphné et Viviane le plaçaient au-dessus de ses contemporains locaux, puisque des goûts, déjà, il possédait. 
Lycéen soucieux de ses amours et de ses apparences il n’éprouvait pourtant que peu d’attirance pour la vie et plongeait mal dans les autres. Il vivait en surface de là sûrement naquît ou s’accrût, son obsession hydrique. L’auteur le plus fameux, qui le bouleversait alors – pour lequel il simulait des transes parce que pour lui la transe était la condition de l’art - était Albert Camus. Il s’en prévalût longtemps sans peine ni préjudice, y compris lors de ses premières années parisiennes. Il le citait sans cesse et se sentait affermi, loyal à la littérature, à chaque citation apprise et restituée de Camus, chaque livre plus confidentiel de l’auteur que les autres.

Merville brisa Camus. Vers 2 heures du matin, après la fermeture des bars de contrescarpe, et le dégoût, qui changea pour eux plus tard, des boîtes de nuit, Le Chien, voulût inviter la petite compagnie, ils devaient être cinq, chez lui, dans ce studio de la rue Descartes, dont il tirait fierté. Il payait un loyer deux fois inférieur à celui du marché, parce qu’il avait su charmer la propriétaire, une femme de deux fois son âge, d’alors (il avait 22 ans). Très belle. Il l’avait rencontrée en visitant un autre appartement, qu’elle possédait aussi, d’un loyer égal et d’une surface deux fois inférieure à celui qu’il occupe désormais. Il ne sait pourquoi, ce jour, sa première pointe vraiment poétique, le conduisît à lui dire, vous avez les sourcils tristes. Elle, qui n’était pas triste, spontanément, lui proposa cet autre appartement, lorsqu’elle le lui décrivît, d’abord, il se concentra sur la surface et sans besoin de calculer il sût que ce n’était pas dans ses moyens, elle le rassura immédiatement sur ce point. Devant cette femme, très belle qu’il imagina alors lubrique, il crût que quelque chose de with benefits, s’amorçait pour elle, que la contrepartie qu’elle souhaitait se voir versé, ne serait pas que pécuniaire. Il se trompait. Le garçon lui plût et l’appartement tenait un peu du taudis. Elle lui précisa, que c’était très sombre, puis, en riant, que c’était l’ancien hangar à vélo et avant, sûrement, une écurie où les ânes bêlaient, enfin, peu importe si les ânes bêlent ou aboient après tout. Très sombre, aussi, parce que l’appartement, au rez-de-chaussée donnait sur une cour exposée nord et que, de l’autre côté, l’appartement était construit contre les anciennes murailles de Paris. Que l’appartement nécessitait des travaux de la part de l’occupant. Qu’il semblait assez débrouillard, avec ses gestes vifs malgré sa grande taille – elle pensa la seconde partie sans l’exprimer. Le Chien, ne l’écoutait pas, elle le berçait, le berçait d’autre chose que cette promesse d’un appartement à 500 euros, de 40m2 près du Panthéon, ce qui aurait pu bercer tout étudiant. Il aimait regarder cette femme et détestait la sentir s’éloigner de son désir, s’être mentalement embarqué dans l’étreinte et la commune confusion des sensations. Alors, il fit une approche, lui proposa de boire un verre pour la remercier, qu’il prenait l’appartement sans le visiter si elle voulait. Ce qui comptait, pour lui, c’était de se présenter sous un jour heureux. Il avait l’appartement. Puis eu la femme. Avec laquelle il entretînt un tendre rapport, sans retard de loyer, ni pénalité affective. Le Chien, pense à cette femme, la remercie, de ce bizarre rapport il se dit que, de tout ce qu’il vécut jeune homme, cela s’approchait le plus de l’amour.

Lorsque la bande se retrouva dans cet appartement de la rue Descartes, ils interrompirent la conversation, impressionné par l’appartement, décoré non sans goût ni élégance. Le Chien tenait ça de sa mère, les étoffes, les rideaux, les tapis, les lampes anciennes et de dixième main. La conversation abandonna vite les grandes luttes politiques pour se concentrer, à nouveau, sur le sujet qui les obsédait tous alors, tous s’espérant un destin littéraire de quasi-Rimbaud. Toi, tu aimes Camus, c’est ça, lui demanda Merville. Le Chien répondit par l’affirmative, pût commencer à formuler l’éloge qu’il connaissait par cœur, commençant par la fin de son œuvre, tellement triste, il est pas parvenu à la solution, à l’amour, fauché par une voiture. Il admirait déjà Merville et espérait, par-là, sans paraître trop fanfaron, obtenir une réciproque. Pendant, qu’il parlait Merville balayait des yeux les étagères de la bibliothèque, Le Chien, très organisé, classait ses livres par ordre alphabétique, Merville trouva facilement Camus. Se saisit de Noces. Ne prononça aucun mot. Sortit de son sac un stylo plume à encore noire. Il réécrivit le titre Noces devenant Neauces. Puis déchira les pages, une à une, patiemment. Ne laissant intacte que la couverture. Le Chien ne défendit rien ni ne se défendit. Il se laissait bercer par sa violence, envoûté par les gestes brusques et assurés de Merville, des gestes qu’il ne connaissait, en lui, qu’exclusivement dans leur principe, dont il savait la théorie sans parvenir à l’exercer vraiment . Publiquement il savait dissimuler, cette incertitude, la démotivation de son geste, l’écart entre le geste réalisé, extravagué et l’intention, elle, somnolente, angoissée. Le Chien connaissait cette propriété de lui-même. Merville la perçut immédiatement, à leur première rencontre, à sa façon de se faire intéressant par poses et imitations.

Le Chien ne lût plus jamais Camus. Pas immédiatement, par orgueil, par défense de ce qu’il sent, par le devoir envers soi-même, son passé. Avant d’atteindre notre présent balbutiement, nous résistons un temps, maintenons notre croyance défaite pour feindre d’avoir changé par nous-mêmes.

Mais Le Chien ne revendiqua Camus plus que rarement, calculant le moment de tout à fait l’abjurer.
Aujourd’hui, si l’occasion se présente, Le Chien, prend la parole contre Camus. Sans se référer à Merville, il a acquis une détestation réelle pour le Camus politique, partout politique, le Camus raciste, que dénonce Kateb Yacine.
Il a déplacé la justification mais l’origine, la graine première vient de ce jour-là.
Lorsqu’il se prend à contester Camus, il revoit Merville s’acharner sur le livre, déformer le stylo plume, l’abandonnant, ensuite chez lui, la plume défoncée, les deux bords métalliques séparés, la pointe recourbée en bec d’aigle. Lors de ses performances, il lui arriva d’emprunter, puis de voler ces actes, celui-ci précisément, puis l’idée génératrice de celle-ci. Les gants de boxe en bois vernis en viennent en partie, en partie nourris par ces actes. La plume brisée ne devînt pas une relique, il s’en débarrassa peu de temps après l’esclandre. Merville aurait sûrement aimé qu’il la conserva pour se moquer de son fétichisme. Ensuite. Le Chien empêcha la prise.

Le Chien oublie Merville, le repousse loin, dans sa mémoire, dernière vaguelette de la pierre déchirant l’ondée. Merville, pierre certaine, dont l’écho meurt aussi. Meurt encore.

Il le délaisse puis l’oublie parce que Merville ne se montra pas à la hauteur, il décrût, une sècheresse envahit l’espace, puis tout brûla. Le Chien ne pardonne pas. Comme il abandonna Camus, il abandonna Merville. Il est plus difficile de quitter un corps physique, un souvenir réel. Il y parvînt. Le Chien ne serait pas devenu le Chien sans Merville. Si Merville avait été une femme, il aurait pu écrire un livre Sans Merville. Nous écrivons difficilement sur autre chose que les veuvages amoureux. A l’admiration et la jalousie manquait le désir, la pulsion sexuelle, l’inoubliable torture de l’obsession physique, nue.

Merville pense aussi au chien, il pense au mépris qu’il ressentait et comme ce mépris avec les années, le mouvement de cette roue, inversa les termes, comme ces calendriers sculptés dans des pierres rondes, qui changent l’envers pour l’endroit.
l’effort de chacun se déplaça, les termes s’inversèrent. Merville en conçut une brève amertume et une courte haine. Tout ça ne dura pas, convaincu de quelque chose, en lui, d’une foi et d’une force inébranlable. Maintenant, il se sentait devoir lui prouver quelque chose, prouver quelque chose par orgueil blessé, d’abord. Puis, cette motivation changea, la pointe se dirigea autrement, elle devenait reconnaissance, direction. S’il voulait d’abord devenir pour se venger, il le voulait maintenant pour retrouver une sensation, un temps d’herbes, de soleils, de longues promenades, toutes les autres choses de la jeunesse, tous ces ébruitements, passés dans le vacarme d’un train de marchandise et de bétail.

Merville, plus souvent malin qu’intelligent, souffrit des limites que la malice porte à la création, que les détours, un jour, se paient parce que, c’est sur la longue et âpre route de l’effort que les artistes récoltent fleurs, fruits et pensées. A force de ruses, il ne parvenait aux termes des promenades que las, ricaneur et déformé.
Ce qui sauvait Merville, au-delà de la lucidité quant à son état, venait de son génie, qui se mesurait à une intuition se démentant peu, une capacité à combiner, avec peu d’éléments – diminués de son atonie et de sa paresse – des formes. Il perçait. Les années passant, le génie seul, la faculté à créer à partir de peu, ne provoquait plus de fortes impressions auprès des autres. Mais Merville ne pensait pas, alors, aux autres, il pensait à lui, à tourner contre et vers lui ce génie, à en concentrer les ondes dans une sorte de travail, d’épreuves. Il savait, il sentait que cet ouvrage s’approchait, il en sentait le souffle, l’oxygène regagnant sa rive humide. La sécheresse finira un jour.

Pour renaître Merville prétendît à la perte d’un poumon que du vide ici laissé, poetrinaire comme on mourait  aux temps d’avant potrinaire, il sculpte un lieu, bouge et bordel de la poésie. La première tentative échoua. Ce lieu intérieur se dessécha, l’esprit rejeta cette prothèse. Il revenait au désert. Dans un acte ultime de bravoure Merville fit publier au JO la liquidation judiciaire de son poumon. Il s’y reprit à trois fois avant que, distrait ou convaincu par l’insistante - répéter un acte lui donne à balancer entre le harcèlement et l’amour - demande, un fonctionnaire s’en acquitta. Il avait liquidé une deuxième fois son poumon et, en ceci, plus martyr que le poumon de Christ pleural, pleura. 

Merville désespéra-t-il jamais hésitant entre la ligne et la corde. Ne choisissant pas et donc ne vivant pas. Il se tient, au moment du récit à l’endroit de son inaptitude.

 

2 mars 2026

Théorème de la Diction-Dediction - Concept du Chien

Théorie de la Diction-Dédiction : Pour une Poétique de l'Abandon Vocal

Définition liminaire :


La diction-dédiction désigne un régime particulier de la voix poétique où l'acte de proférer le verbe (la diction) est simultanément vécu et signifié comme un acte de déréliction. C'est l'art de parler depuis le fond de son propre abandon, une élocution qui puise sa force et sa mélodie dans la conscience aiguë de sa précarité et de son isolement. Ce n'est pas le silence du renoncement, mais une parole qui fait de son propre naufrage la condition de son émission.

 

  1. Archéologie d'un concept : L'entre-deux du Verbe

 

La diction-dédiction trouve son origine dans une faille ontologique du langage. Si la rhétorique classique pense la diction comme l'achèvement du discours (actio et pronuntiatio), la diction-dédiction en est la version négative et tragique.

Elle naît de l'impossibilité d'une coïncidence parfaite entre le moi profond et le langage social. Le poète en diction-dédiction est celui qui, ne pouvant habiter pleinement la langue (car elle est toujours, en partie, celle de l'Autre), l'investit d'une présence fantomatique. Dire, pour lui, c'est d'emblée se dé-dire, se retirer de ce qui est dit.

On pourrait y voir une forme de "malédiction de la diction" : plus la formulation est belle, plus la diction est nette, plus elle creuse l'écart entre l'expérience intérieure (chaotique, dérélicte) et sa manifestation extérieure (ordonnée, esthétique). La délectation que procure le poème au lecteur (ou à l'auditeur) naît alors de cette tension même : la beauté formelle est le tombeau sonore d'une douleur muette.

 

2. Le Manifeste de la Diction-Dédiction : Une esthétique de la ruine

 

La diction-dédiction obéit à quatre principes fondamentaux :

Le Principe de l'Abbé Raté (A.R) (détourné) : "Le soupir est le commencement de la parole." La diction-dédiction commence là où le cri (la déréliction pure, indicible) rencontre le langage articulé. Elle est la forme supérieure du soupir. Elle ne cherche pas à exprimer l'abandon, mais à être l'abandon en train de se vocaliser.

L'Anamorphose Phonique : La souffrance n'est pas le sujet du poème, mais sa texture sonore. Les assonances sombres, les rythmes brisés, les hiatus volontaires ne sont pas des ornements ; ils sont les stigmates acoustiques d'une psyché en déshérence. La voix du poète est une voix qui porte les marques de l'abandon, comme une vieille photo porte les marques du temps.

Le Paradoxe de la Présence : Plus la voix est présente sur scène (dans la diction théâtrale ou la lecture publique), plus elle doit signifier l'absence ontologique de celui qui parle. Le poète est un revenant de lui-même. Il parle, mais il est déjà ailleurs, dans les limbes de la déréliction. Sa présence physique exacerbe le sentiment de son absence intérieure.

La Délectation Morose (réhabilitée) : La jouissance esthétique procurée par ce type de poésie n'est pas une joie simple. C'est une délectation paradoxale qui consiste à goûter la beauté douce-amère d'une chute sans fin. Le lecteur/auditeur est invité à une communion dans l'inconfort, une reconnaissance de la précarité universelle à travers le filtre du beau.

 

3. Figures et modes de la Diction-Dédiction

 

On peut en distinguer plusieurs manifestations :

La Diction Clystérique (ou le cri contenu) : La voix est au bord de la rupture, tenue par une discipline de fer. C'est la diction tragique par excellence. La force de l'émotion est décuplée par la rigueur formelle qui la contient.

La Diction Elliptique (ou le silence habité) : Le poète dit peu, ou dit par fragments. Les blancs, les suspensions, les vers non finis sont les véritables vecteurs de la déréliction. La diction se retire pour laisser entendre le bruit de fond de l'abandon. C'est la poésie de la rature et du non-dit.

La Diction Palimpseste (ou la voix hantée) : En parlant, le poète laisse entendre qu'il cite une autre voix, perdue, antérieure. Il parle à travers un fantôme. La diction devient alors un acte de deuil perpétuel, où chaque mot est une relique vocale.

4. La critique comme acte de Dédiction

 

Lire un poème en régime de diction-dédiction, c'est pratiquer une lecture-déliction. Le critique ne doit pas chercher le "sens" caché, mais se laisser imprégner par cette qualité particulière de la voix textuelle. Il s'agit d'entendre, sous la mélodie de la phrase, la vibration sourde de la perte.

La diction-dédiction est ainsi une éthique de la parole : elle nous rappelle que toute énonciation est un acte risqué, une traversée du vide, et que la plus haute élégance du langage est peut-être de savoir faire entendre, dans son propre tissu, la déchirure de son origine.

 

Conclusion :

La diction-dédiction n'est pas un genre poétique mineur, mais la condition secrète de toute grande poésie. "la communication est le langage de la déchirure". Elle est cette voix unique qui, au sommet de son art, murmure : "Je parle, donc je m'abandonne."

 

 

3 mars 2026

Chapitre 7 : Retour des enfers


 

Chapitre 7 : Retour des Enfers. 

 

Merville, hante sa propre vie comme si, déjà pendu, il habitait l’espace de son corps — le poumon sacrifié étendu jusqu’à tout son corps — sous sa forme de buée et de tué. Personne ne sait de quoi il vit et ainsi reclus personne ne s’intéresse guère à son sort. Il a réduit ses besoins aux plus primitifs des besoins. Personne ne sait de quoi il vit sinon qu’il vit à Paris, dans le XXème, rue des Amandiers, dans un HLM que la Mairie lui concède pour un loyer de cent euros. Plus personne ne le voit et plus personne ne saurait aujourd’hui dire s’il a été abandonné ou s’il les a abandonnés. Il n’a pas d’amour connu, ni d’amants ni d’amantes. Lui qui désirait tant semble avoir vu son désir se résorber, liquidé en même temps que son poumon. Lui-même a bien cru qu’il ne s’en sortirait pas, le jour où il décida de mourir, de mourir sérieusement, parce que ce jour advînt. Il laissa une note sur son bureau, pour que les questions que posent toujours les morts éparpillés de leur propre chef, ne s’empourprent pas de doute. Un mot laconique. 

 

C’était marrant. 

 

Il ne s’est pas tué, finalement, parce qu’il trouvait la manoeuvre trop difficile et risquée, personne ne sait la difficulté réelle à mettre en pratique son souhait de mort et son exaucement. Il crût que c’était son tour dans le long déambulement des bûchers, crémations et sacrifices. Ca ne l’était pas. La mort le rata, le bourreau tomba en panne d’essence. Il vécût.

Et la mort ne lui trouvait aucun pis-aller.
Il possédait une santé de fer, de loin, l’on eût pu croire qu’il se souciait de celle-ci au vu de la quantité de bilans sanguins, qu’il se faisait prescrire et qu’il effectuait. Son médecin traitant, qui le suivait depuis peu de temps, le prenait pour un hypocondriaque et lui disait c’est bien de prendre soin de sa santé…mais faut pas tomber malade de prendre soin !
A défaut de s’infliger la mort, il espérait la promesse de celle-ci dans la préface de l’aiguille, du sang retenu — pourquoi pas cinq litres aspirés, définitivement, se demandait-il — dans la cartouche du prélèvement, il espérait l’air contrit du médecin auquel ils étaient télétransmis, son nous allons procéder à des examens complémentaires, qui contenait, un début de condamnation, une bulle fulminée pour l’écarter de la vie. Et le médecin de ne répéter que c’est bien de prendre soin de sa santé…mais faut pas tomber malade de prendre soin !
La mort ne venait pas, son diabète, son cholestérol, ses globules blancs résistaient à toute invasion, tout autre côté. Encore jeune, lui, aussi. Mais trop intact.

 

Fermement ancré ici, à ne servir aucun but, à ne prolonger aucune phrase, devenu un éternel bégaiement, coincé à la première onomatopée, sans cris, premier caractère de l’alphabet. A répété en boucle. Ah et la suite ne venait pas. Finis ton assiette, pense à ceux qui meurent de faim. Cette phrase lui revenait lorsqu’il pensait à tous ceux qui mouraient sans le vouloir, de maladies ou du reste. Qui criaient dans les hôpitaux ne se résignant jamais, expirant eux aussi dans un Ah convulsif Il ne pouvait échanger sa place avec eux. C’était sa place. Il parlait le langage des agonisants. Et il ne mourait pas.

 

Cette stase dura longtemps. Il pourrissait. Pendant deux ans sa vie ne ressembla à rien qu’à un minimum. Parfois Merville lisait, la plupart du temps, il ne s’occupait à rien, chassait de sa tête, comme de bruyantes mouches, les phrases qui lui venaient. Son suicide avait achevé sa vie civile, pensait-il. Au moins quelque chose est mort. Puis, le souvenir de son premier échec s’évanouissant et l’inutilité de sa vie le gagnant à nouveau, irrémédiablement, il se décida à mourir encore. La feuille de papier sur laquelle il avait inscrit, en le datant, sont mot c’était marrant. Qu’il juge pathétique et juste en même temps. Aura donc une suite. Il la trouve sans peine, elle n’a pas bougé du bureau où il l’avait laissée. Et putain de difficile, ajoute-t-il à son mot. Sans discerner lui-même s’il qualifiait ce qu’avait été sa vie ou jugeait sa tentative d’y mettre fin. Il ne mourût pas. Ne tenta pas de mourir. Il sortît de chez lui, certain de ne pas mourir, il se promena au Père-Lachaise, lorsqu’il revînt, le papier toujours sur le bureau. Il ajouta un point d’interrogation, de dix fois la taille des deux phrases. Qui les interrogeait elles ensembles. C’est comme ça que l’écriture lui revient. Après ce point interrogatif. 

La création littéraire, comme un corps noyé trouve dans quelques plantes de surface, un reste d’oxygène, le remonta à la surface. Le mena vers quelque chose. Il entrebâilla la vie. D’abord, il prît prétexte de ses envies de mourir, pour continuer le mot mais il dut bien admettre qu’il ne souhaitait pas à ce point mourir et qu’il désirait pourtant fort écrire. Il lui fallait concilier ces deux impératifs. Garder un lien de ce mot avec la mort et lui permettre, tout de même, d’écrire. Il fixa une nouvelle règle, établit un dispositif qui faisait voisiner les règles sa death note.  

 

Lui qui ne sortait que par nécessité, se mit à s’aventurer dehors quotidiennement. Ses sorties se rapprochaient à mesure que l’envie d’écrire s’étendait. Il se décida à ajouter une quantité d’écriture à chacun de ses suicides, comptée par rapport à la distance qui séparait son logement du cimetière qu’il allait visiter. Onze minutes d’écriture du 4 rue des Amandiers à l’entrée du Père Lachaise. Une heure trente trois pour le Cimetière du Montparnasse s’il s’y rendait à pieds ou 39 minutes s’il prenait la Ligne 3 à Père-Lachaise, descendait à Réaumur-Sebastopol, marchait dans les couloirs du métro, rejoignait la ligne 4 s’arrêtait à Raspail, marchait jusqu’à l’entrée du cimetière. C’était son mètre.
Il pratiquait ceci sans en dévier. Lançait le chronomètre après le franchissement du hall d’entrée et le stoppait devant les barrières du cimetière. Il ne comptait pas le temps du retour dans le temps qu’il s’impartissait, ce temps, plutôt de retour à la vie, préfigurait l’écriture à venir, maturait la vie en lui. Après une sortie, la feuille remplie recto-verso, avant de décider de la suite, il titra le papier Ma Vie. Il ne pensait plus à la mort. 

 

On ne peut bien comprendre ce qui mena Merville à une telle embardée dans la vie. Comment, ces quinze dernières années, le menèrent à de paresseuses gloires, à des amours triomphants, à cet en deça de lui mais tout de même à flot. Sa vie se décomposa, filandreuse, vide, décroissant légèrement, sans pentes vives, mais toujours en direction du rien. Il avait alors déjà perdu nombre de gens, sort ordinaire des vies que les succès, les échecs, les silences écartent.

 

Puis il y eût un drame. 


Son passé, son passé antérieur, de sa pleine petite gloire d’alors, lui revînt à la figure, son temps de saletés, comme il le désignera, des actes légaux mais répugnants. Une triste aventure, il y a quinze ans, dans un hôtel avec une jeune fille, dont il se moqua épérdument. Après cette nuit à l’hôtel, par forfanterie et haine, il lui déclara, tu n’es qu’une chose.
Il n’aboutît à rien de criminel. Elle ne lui pardonna pas le rire bavard qui fut le sien à ce moment, la roue de feu, comme il le disait de toutes les anciennes bravades, le défi à l’ordre moral, cette provocation haineuse envers tout ce qu’il ne choisissait pas et, elle, s’il l’élut c’était bien pour en faire cette charpie de mots. Il laissait intacte l’humaine et mettait en miettes le prénom. A ce moment de l’histoire humaine, on autorisait ces cruautés. Ordinaires, elles peuplaient les déceptions amoureuses. D’autres barbaries remplacèrent l’ancien ordre. Comme chaque fois, des mêmes racines germent d’autres fruits. 

 

Elle n’oublia pas et lorsqu’à défaut de la loi, la morale fut prête à sévir, elle le frappa. Il ne le vécut pas plus mal que ça, cela acheva seulement un désarroi, le continua au point de silence et d’exclusion. Elle le poussa dans une autre vallée. Il serait parvenu, plus tard, à ce même ravin, il n’en doutait pas. Au moins, il peut maintenant donner une date.
Ce n’était ni grave, ni bien, ni mal. Advenu, il considérait sa navigation à travers ceci. Rien de plus. Or, radeau déjà bien désabusé, rondins de bois si mal attachés, qu’il accepta de s’échouer plus définitivement. A ce moment là, la plupart de ses anciennes affections s’étaient déjà disloquées, Le Chien, ne lui parlait plus qu’une fois par an, dans une de ces amitiés de faire-part qui, de plus en plus anonymes, finissent par ne porter plus qu’une signature photocopiée. Le reste de sa bande se décomposait autrement sans qu’il ne soit besoin de s’appesantir. Seul Le Chien s’en sortît. Le plus mauvais de tous. 

 

Merville voulût d’abord se venger, compta ses forces et plutôt que de s’embarquer dans une équipée perdue d’avance ou à quel prix, il renonça, se retira en se demandant, tout de même, si assez prêt et assez fort, il ne fera pas payer l’injustice — la part injuste — qu’il vécût. Il pense que si. Pour l’instant, dans son oubli personne ne se mêle de lui. On le croit perdu et, en effet, on accentua par là son souhait de mort, on ne le provoqua pas. Quelques uns lui reprochèrent un chantage au suicide, il, pourtant, confirmait seulement une nature profonde. Quelque chose, en remontant le fil de ses nerfs, de toujours présent. Il tomba amoureux, plus jeune même, d’une fille qu’il sentît en sa même communauté, elle s’appelait Margot, sauta du 9ème étage à neuf ans, atterrit sur la terrasse des voisins, dissimulée à ses yeux. Cette fille, elle aussi, vivait tuée. Comme lui, déjà, depuis sa naissance. Aussi. Il pense à sa mère qui devant son manque d’appétit rappelle qu’il naquît pesant à peine deux kilos six cents. A peine valable, entend-il, par là. Quand de plus petits tiennent, plus longtemps, placés en couveuse. 

 

Il croyait ou pu plutôt se plaisait à le croire que sa vie était finie, sans besoin de l’horodater dans quelques parages de quelque échec, douleur ou mépris. Se plaisait à croire qu’il ne vivait aujourd’hui plus que dans autrefois, que pour tout présent seuls demeuraient ses souvenirs, son anéantissement. 

 

Avec l’irruption de Ma Vie
Merville commençait à changer, à considérer maintenant qu’il existait d’autres débuts dans une vie, même menée chaotiquement comme la sienne. Lorsque ces idées, puisqu’elles ne le saisissaient pas ici pour la première fois, survinrent autrefois, il les chassait au motif que c’était trop tard. Or, maintenant se dit-il, il n’est jamais trop tard. Il pense à Maurice Fourré, qui publia à 73 ans son premier ouvrage, la nuit du Rose-Hôtel. Merville, tomba dessus par la citation de Butor « La confiserie que nous tend Fourré est semblable à celle que fabriquent les Mexicains pour leur carnaval, tout entière de sucre scintillant mais ayant la forme d’un crâne. ». Le livre n’est pas si bon se désole Merville ; certes il ouvrit (et la clôturera, elle ne comptera qu’un ouvrage) la collection Révélation, d’André Breton. Il pourtant se reprend, puisque ce souvenir ranime surtout son envie à lui, son courage à lui, ce monde de possibles qui engloutissent et dissolvent le néant. 

 

Merville ne se laissera plus tuer, mais il y a loin avant de revenir des enfers. 

 

 

 

1 mars 2026

Jean - Chapitre 6

intégral ici (en version plus définitive) : INTEGRALITE

 

Chapitre 6

Une fille passera, très vite, il dit une fille, précipitamment dans sa tête, il la poursuivra en pensées, quand elle entrera passage Molière. Elle, pour l’instant nommée une Peut-être, Quelques Heures, L’Attente. Jamais, espoir, durée ou cérémonie. Elle passera. Tout son amour tient dans ce moment, toute arrivée le réduira à l’état utilitaire et pratique.

Il ne baise ni par désir, ni par nécessité biologique de se répandre des flaques et de s’amoindrir. Il ne baise même pas par amour, il baise par malédiction, parce que sa vie, autrement, partout rate. Il couche pour se donner la sensation de la durée et justifier de demeurer. 

 

Il conçoit très bien ce que l’on dit à son propos, le double langage porté sur cette façon de vivre. Les prédateurs, passés de mode, certes, rejetés, exercent toujours, secrètement, dans le fin fond des organes génitaux masculins, une irrésistible attraction masculine. 


Pour sauver ces admirables forfanteurs, au lieu de : prédateur, de : sauvage, ceux-là parlent de vieux garçon ou d’éternel célibataire. Le titre de séducteur, commence, lui aussi, à souffrir de malaise, infecté par son temps et ses pairs. Ceux qui se proclamèrent séducteurs et dont on apprend, sans surprise réelle, qu’ils appartenaient au genre des brusqueurs. Jean négocie entre ces termes et ses amitiés, un espace de repos et de vie. De chacun, peu. Il plaît encore comme, l’on dit d’un homme de 40 ans, il est encore jeune et il est vieux de tout cet encore.

 

Jean conserve des amis, il ne se réduit pas au morne idiot à quoi lui-même se réduit parfois, dans ce qu’il imagine des instants de lucidité. Ces jours semblables à ceux de sobriété de Bukowski. Lorsque le poète américain vomissait toute la journée en débarrassant son plancher des canettes de Bud écrasés, tièdes, pleines de cendres, de fond de bière et de moucherons attirés par la décomposition de l’orge. Ces jours Jean, se promet autre chose, il se vomit, se souvient des persiflages de la dernière fête chez ce couple d’amis, leur grand appartement du douzième arrondissement de Paris (peuh, le douzième médisent quelques jaloux provinciaux, exilés de Paris après la naissance du premier enfant). Matthieu, le père, souffle assez fort à Cédric, une sorte de Cédric, un type au visage de Cédric - bois édulcoré pensé Jean - un mot dur et âpre à destination de Jean. Jamais personne ne s’accoutume à ces pointes malfaisantes. A force, Jean, malgré l’angoisse qui souvent le torture, les qualifie de représailles, le coût de la liberté. A quoi il ajoute, les jours de détresse, de méditation, de promesses ; de paresses. Parce que Jean ne revendique aucune excuse, ne se réclame d’aucune maladie mentale. Paresse, lubricité, cruauté. 

 

Jean, plutôt que changer, s’accable. Jette à bas ses croyances et ses justifications intérieures, il met à sac sa propre âme et l’avenir obvié, que seul un mortel couperet couperait, s’avançant, prêt à couic séparer l’homme de sa vie. Pour l’instant, pour les vingt dernières années, ça suffisait, ça maintenait.

Le reste du temps, vingt-neuf jours par mois, il prend, serrés, les virages, les poteaux, de ce jeu vain, répété, si bien qu’il n’amuse pas. Il vit d’une occupation.

Immanquablement une jeune fille apparaît et cette apparition, pour une seconde, se matérialise dans le vif éclat de l’espoir, cet autre nom du désir ; avant que le désir n’éviscère qui il éviscère. Une seconde, le monde de calculs s’effondre sur lui-même pour laisser place à une forme d’avenir. Hélas, se dit Jean à lui-même, les anges passent.  

 

 

Il vient à la rencontre de cette jeune fille, vingt deux ans, elle, Jean s’y croit, pour lui elle danse, dans ses yeux, se déroule ce petit cinéma de poche, cette actrice qui déambule, muette, pour lors, il se trouve cent cinq ans en arrière, elle débarque, il mâche dans le silence, cette fille essoufflée, expire son retard. Elle pénètre, hésitante, dans la cour du passage Molière, cherche des yeux la Maison de la Poésie qui se trouve pourtant, immédiatement après le portail. Elle jette un regard sur son téléphone pour s’assurer à nouveau de l’adresse. Elle lève la tête, regarde à sa gauche. Elle voit la Maison de la Poésie, elle ne voit pas Jean. Ses yeux semblent faire le point, s’ajuster à la réalité physique en quittant l’écran. C’est ici. Jean, chuchote, pour lui-même, c’est ici. Pour lui, ce murmure inaudible, parle surtout de sa vie, l’exploitation de son désir, le soupir soulagé d’une soirée qui ne sera pas perdue dans une vie qu’il rate avec constance.

Elle veut entrer dans le bâtiment. Hésite à nouveau, regarde à nouveau son téléphone, consulte l’heure actuelle, vérifie l’heure sur les billets. Merde, elle se dit. Se demandant pourquoi, par quel scrupule s’est-elle tout de même présentée ici. Elle alterne tous les signes de dénégation et d’incrédulité, agitée, la fine chaîne du collier à son coup tressaute.
Elle allume une cigarette, elle trépigne, hésite encore, s’asseoir sur le rebord du trottoir ou s’appuyer contre le mur, elle s’appuie, entre la porte et l’affiche qui annonce la performance qu’elle loupe. Jean la regarde sans insistance, il sait depuis longtemps observer et détailler, donner une note mentale, estimer ses chances et l’effort à produire. Il rate rarement son coup. Il a redouté, d’abord Jean, au moment du déferlement de la dernière vague féministe, de perdre ses atouts, que son adresse soit rendue inutile, inerte et répugnante. Il n’a eu besoin que de changer la couleur de ses cartes, se trouver un autre sourire, le carnassier est moins affaire de force que de souplesse. Périssent les brutes, il ne se compte pas à leur nombre. Son âge seul commence à faire obstacle. Par chance, pour lui, il ne le fait pas. Il entretient, depuis qu’il a eu vingt-neuf ans, sa peau. Ce capital que l’on possède jusqu’après la mort.

Son briquet tombe opportunément — et réellement — en panne de gaz. Jean demandera à la fille, Marine, mais pour l’instant une fille, les cheveux montés en chignon, un air pas réveillé, d’avant-veille, insomnie de révision de dernière minute ou cuite. Jean lui demande du feu, plus vieille dette du monde. 

La fumée, entre eux, servira, elle sert toujours, d’intermédiaire et de complice. A force du rejet institutionnel des fumeurs, une solidarité se noue entre eux — sauf pour le don de cigarettes.  

Marginaux, à deux doigts des salles de shoot.

Jean peut ouvrir une parenthèse ici, il le sent, un de ces jours où il sait, où tout joue pour lui. Le Chien sort tout suant de la Maison de la Poésie, il porte une chemise blanche, humide d’agitation, il tient son téléphone à la main, il filme et parle à vive allure, les mots se télescopent, incompréhensibles, puissamment projeté par sa voix puissante. Il associe des sons français, des syllabes qui n’appartiennent qu’à la langue française, des R rêches, des HA, au H aspiré. Il enchaîne sans s’arrêter, il court vers la fleuriste du Passage Molière, saisit un bouquet de sa main libre, se rue en sens inverse, continuant son cri noyé de sueur. S’interrompt en voyant Jean, le salue, prononce une phrase incompréhensible dont l’inflexion donne à croire qu’il s’avise de Comment ça va ? Puis retrouve le pas de sa course, le bruit épais de ses talons sur le pavé, la porte brusquement ouverte.    

 

Le Chien retrouve la course vers les coulisses, puis la scène, puis la lecture. 

Jean connaît à peu près le déroulé de la performance et s’attendait à quelque chose de cette nature. Le Chien improvise, il lui arrive d’occulter cette partie. Tout est affaire de décor et de flair. Aujourd’hui Le Chien, jouait pour lui, sans le savoir, il chavire un autre public, une autre émotion. Ce noeud de fumée commencé entre Jean et Marine.

Marine, étonnée, pose deux questions ensemble, qui se mêlent et s’embranchent. 

Vous connaissez Le Chien ? merde, le vouvoiement, Jean se dit Merde distance réduite ; Le Chien, distance accrue ; le Vous. 

Puis elle enchaîne : 

Je suis très en retard mais avec ça, enfin vous voyez, vous pensez que je peux entrer ? 

Jean répond non, enfin vous pouvez essayer.
Jean enrage, un peu, il emploie le vous en arme fatale, il l’envoie face au tutoiement, comme une mise à distance, non pas de l’autre, une mise à distance de tous les autres. Pour installer un étonnement rapport, un pouvoir parmi d’autres pouvoirs.
Il continue ça fait partie de la performance, vous pouvez demander à la jeune fille à l’accueil mais il reste à peine dix minutes. 

Zut, elle continue, je me suis bien trompée d’une heure, c’est bête. J’ai attendu une amie à la maison, elle avait les places, je ne me suis pas inquiétée, elle disait t’inquiète pas, puis elle s’est aperçue qu’en fait c’était une heure quinze plus tard, elle m’a dit ça, je lui ai demandé quand même la place, elle m’a dit qu’elle n’irait pas, que ça ne la dérangeait pas de me les envoyer. J’ai voulu voir quand même. Après ma semaine de partiels. Je voulais. Désolé, je parle trop. Ca m’a intimidé ça...lui

Oui, il est chamanique hein. 

Du coup vous le connaissez ?

 

 


Oui, on s’est connus, au lancement d’une revue.
Il attend la question, elle ne vient pas « Quelle revue » 

J’ai eu l’impression qu’il vous saluait

Il aimerait revenir sur cette question de revue, sa revue. 
Je prévoyais de boire un verre à la fin de la lecture avec Le Chien, je l’ai déjà entendu souvent. Là, on est plus là pour le bavardage, le vin, pas chaud (rires). Puis, par une sorte d’intutition, il se délecte mentalement, une autre séparation, un vous, Aouh-Ahouh, chantonne Jean. Le Chien, quand il passe à la télévision, grince de cette façon là. Aouh-Ahouh. Le Chien, lorsqu’on lui demande, ça arrive souvent et à cause de l’inutilité de la réponse personne ne retient, pourquoi cet aboiement. Il dit, un Canidage. Puis délaisse l’interrogation. Y compris si la question comportait plusieurs questions, confuses ou intéressantes. Aouh-Ahouh, clôture. Aouh-Ahouh, c’est en réalité le premier poème qu’il a écrit et publié. Dont il ignore s’il lui plaît encore ou pas. Qui lui sert d’hommage perpétuel à lui-même. Son Canidage.
Elle sourit.
J’adore ce poème, c’est mon poème préféré du Chien. Elle demande on dit bien : « Du Chien ». Enfin…voilà c’est le plus connu. Puis, c’est cool qu’il soit fait pour être dit ça…elle s’arrête d’un seul coup.

Celui par lequel il s’est fait connaître en tout cas ! Il vient dans la continuité de Howl de Ginsberg, dans la lecture, l’oralité, le scandale, Le Chien a voulu le reproduire en français, relocaliser la diction. Ce qu’il a fini par théoriser comme la Dédiction. D’ailleurs, tout a commencé par une faute…d’anglais. Il a cru que Howl, s’intitulait Owl, il s’en est fait toute une représentation d’un poème animal, hululant. 

 

 

le vent se lève et arrache les hirondelles aux fils.
tu ne sais l’heure ; ni si l’orage
poursuivra sa route vers Kirchberg ou dans la vallée du Hahnenbach — cela trouble à peine le cours

des heures restantes : rien ne revient. le chien repose
somnolent près de la chaise. parfois ses oreilles tressaillent,
la paupière se soulève sur le lait de la pupille, un muscle tremble

dans la patte arrière, puis tout rentre dans l’ordre. le vent retombe, l’orage
passe plus loin, à peine si un éclair a touché terre. les nuages sont
ce que furent tes yeux. ce que furent tes yeux — rien que des nuages.

 

La jeune fille balance sur ses jambes, Jean ne sait si elle s’ennuie là, s’il a débordé, ce n’est jamais facile de trouver l’exacte mesure, le moment où doit cesser de jouer le professeur. A quel point l’envoûtement, s’il a bien débuté, ne perd pas son pouvoir, où au rêve succède la somnolence.

Elle le rassure

Je ne connais pas du tout Ginsberg
Jean détourne la conversation de ces sujets intellectuels, il buterait bientôt sur les limites de son cerveau en bouillie, il le sait. Sa profondeur n’est qu’un dédoublement à l’infini de miroirs. Une illusion à laquelle il doit substituer une autre illusion ; l’ivresse à l’hôtel, bois ce que tu veux, lui qui commande le cocktail à la truffe blanche d’Alba, tout en se moquant qu’un cocktail se mêle de la truffe blanche d’Alba. Ou bien, il commande pour la fille. Peu importe ce qu’il commande, il dit je savais, tu ressemblais à cet alcool, en commun l’hésitation de la certitude, l’affirmation inquiète de soi et (une pause) le trouble (pose, profil droit) du marbre. Son discours varie mais se décline toujours sur le même modèle amphibologique de toutes divinations horoscopiques. 

Il joue ça sans risque, ne s’aventure pas dans les boissons trop amères, trop fumées, trop salées. De même pour les prédictions. Il choisit le sucré, la cerise, un peu du crépitement du sucre piquant parfois. Un équilibre amoureux. Quand ça marche, quand ça marche intensément, il oublie tous ces doutes, l’horrible remise en cause de lui, son envie de se jeter dans un feu pâle et neuf où se reprendre à zéro. Ah, le funambule. Il bande, les rares fois où il bande, quand ça tombe raide dans ses bras, quand ça résiste à dire je t’aime. Qu’il dit le premier, le prolongement du Vous enchanteur, la distinction, la séparation. Un temps.  

 

Je peux vous faire écouter, si vous voulez, attendez une seconde
Il tient enfin un lien, un contact physique, de la fumée à la main.
Il fait encore assez jour pour que la situation, soudain, ne la saisisse pas d’effroi, ne la confronte pas à l’étrangeté de discuter, là, dans le soir muet, de poésie. La nuit, selon le degré d’intimité enveloppe ou sépare ; rassure ou inquiète. Il la met à plus tard, la nuit. Il aimerait l’attendre avec elle. 

Il sort ses AirPods Pro de leur étui, change pour elle les embouts en plastique,
pour ce genre de rencontres il tient toujours à disposition ces gratuites élégances, comme le Zippo à flamme bleue et chaude — avant il utilisait les allumettes mais échouant parfois à enflammer le souffre il les abandonna —
Il lui glisse dans l’oreille droite en même temps qu’il lui demande s’il peut.
C’est un peu long, ici, il précise. Juste pour vous donner une idée, pour lier ça au moment, à l’endroit, au chien. 

 

8 mars 2026

Chapitre (?) Merville Ex-Voto et Sikhs

Chapitre Merville pardon Ex Voto - les six : 

 

Merville immobile depuis tant de siècles, il décomptait les temps immobiles en siècles — d’autres peuples plus lointains dans l’Histoire et les siècles, les massacres et les territoires, dénombraient le temps en lunes ou en crues des fleuves — voulût tout à coup tous les métiers à condition qu’ils appartinssent, justement, à tous les siècles perdus et engloutis. Tous ces métiers arrachés à l’emploi à l’apparition des avenues, de l’eau courante et des produits périssables. 

 

Merville rêvait à des mots sans usage, rémouleur, chiffonnier, juge des platanes et des itinérances, et de tous ceux là il fouillait et prélevait ce qu’il nomma leur double-fond, redoutant de devoir vraiment les exercer, faire coller à sa clameur, l’emploi ; c’est à dire rémouleur d’affuter vraiment les lames, puisqu’après tout les bouchers emploieraient un excellent artisan — solidarité des petits commerces ; chiffonnier parce que la charité réclamant autant d’effort que pour lui mourir, de biens nombreux se débarrasseraient dans une autre forme de bonne action, des vêtements trop grands, petits ou passés de mode et juge…eh bien le juge

 

Il redessina un plan de ces fonctions.
Le rémouleur affutera en public les mots savants et souples, on lui proposerait un mot et il en trouverait le synonyme tranchant, à usage de meurtre ou d’amour puisque le plat de la lame ou son fil peuvent servir l’un ou l’autre but ; en chiffonnier autrement, c’est avec la phrase qu’il jouera qu’on lui amène un propos n’importe lequel, de journal ou de comptoir, de littérature même, il l’habillera de la rime et, couseur public maintenant, il pourra rendre poétique n’importe quelles hésitations, pour juge eh bien reprenant le mythe des juges errants, troubadours et exécutant, de l’Irlande médiévale, il s’assied sous le tancarville et chantonne le sort à venir, voyant et devin, de ses justiciables. 


Que chacun donne ce qu’il veut, son métier qui les chapeaute tous, dit-il, c’est le plus glorieux de tous, mendiant. 

 

Vampire endolori, sans reflet depuis les siècles dits, dans sa caverne sarcophage, revenant à peu près à la lumière sous la caméra de l’ordinateur le filmant, son geste, sa main, épargnant son visage.
Il se regarde dans le miroir, premier pas vers la réunification de lui-même, ses deux Corées, le désarmement entre le passé et le maintenant.

Mais tout ceci demeurait mental. L’homme au tancarville ne réclamait la compagnie de personne, ascète sous son arbre, sa mort, le vent et son passé, son rôle l’autonomisait et le distinguait. Il en allait autrement pour ses métiers qui, pour s’exercer, nécessitait le couteau — fut-ce t-il des fictions et des rimes — les chiffons froissés — fussent-ils de papier et d’encre — et les justiciables — fussent-ils immunisés.

 

Après l’intervention d’Oumar, sa présence devînt dans la cité une singularité de plus, préférable de beaucoup aux pannes d’ascenseur ou aux éclats de voix. Elle ajoutait au pittoresque de l’endroit quoi qu’encore prudemment les habitants et les curieux lui rendaient visite. Ce commença par les habituels saluts rapides avant de retrouver son logis, de partir au travail ou à l’école, se mettre en position sur les murets pour siffler à l’approche des condés, deks, flics, policiers — excellence variété du vocabulaire, rémouleurs et chiffonniers eux aussi. Les choses s’accélèrent dans les joies collectives auxquels on lui intima de participer. Au printemps, four fêter la fin du ramadan — le lendemain de l’Aïd fêté en famille — les jeunes organisaient un barbecue, il durait la journée et toute la collectivité à sa façon participait. Quelques bougons, bien sûr, se plaignaient du bruit par avance et de tout ce frémissement humain, par bonheur ils comptaient pour peu. Tout le monde ne s’y invitait pas mais tout le monde passait. Une fête des voisins qui se déroulant trop festive, colorée et jeune irritait ceux qui n’y participaient pas — c’est à dire les étrangers. Les petits allaient chercher les charbons revenaient avec du charbon de bois ou du charbon à chichah tout étonné qu’il en exista d’autres, spécifiques à la cuisson de la viande. Pour les grilles où cuire la viande, on se débrouillait, quelqu’un s’improvisait cuisinier ou l’était vraiment et tentait de diriger sa brigade qui, trop dissipée toute à sa joie, agissait chaotiquement, poursuivant tant bien que mal la fin : cuire la viande et par comédie les légumes. C’était un de ces jours qu’on traîna Merville dont la présence rituelle s’accordait bien à ce rituel. S’il avait de son côté repris contact avec d’anciennes connaissances et que, fréquentant Internet et les réseaux sociaux, il se remettait à entretenir des relations virtuelles, il n’avait pas encore fait la bascule avec le monde concret. Voilà le premier moment, tiré de force, attiré irrésistiblement de l’extérieur en quoi et à quoi il n’eût jamais envisagé de participer, la timidité, l’étrangeté empêche toute projection, peut-être même ne se sentait-il pas digne des joies collectives. Aux temps d’avant, de ses quelques splendeurs, il rejetait tout ce qui sortait de la meute, du groupe étroit qu’il orientait — réfractaire aussi aux commandements. Ici, c’était pour tout le monde. Les jeunes filles traînaient entre elles, ne participaient à aucune des pratiques viriles que constituaient l’allumage du feu. Les hommes et les jeunes hommes, installaient une table et une nappe qu’ils couvraient de vodka, d’Oasis, quelques joints déjà roulés. Quelqu’un devait ramener des ballons. Ce qui amusait beaucoup Merville, les fêtes enfantines aussi comptent des ballons multicolores qui jouent dans leurs jeux le rôle d’étoiles fragiles — les préparant aux éclatements et aux élévations futurs —ici les ballons, le protoxite d’azote, visaient d’autres sommets, d’autres hauteurs et tout un tas d’imprudences, s’ajoutaient aux autres joies, non moins pures que celles d’enfance. Il n’y avait qu’à voir l’accueil joyeux lorsque les bonbonnes de gaz sortirent du coffre de la voiture, l’accueil en héros du dispensateur (autre mot ici à trouver). 

 

Merville participa à la fête, on lui servit de force un verre de Jack Daniel’s et, devant son refus absolu d’essayer les ballons, quelqu’un — le souvenir de ce moment, dans le brouhaha d’images, de paroles, de rires et de désordre ne s’inscrit que tordu dans sa mémoire — lui sortit une bouteille de Belvédère et la lui offrit ce qui, dans ce lieu, ce contexte, cet ordre moral, équivalait, ailleurs, dans ses anciennes habitudes, au don d’une bouteille de champagne, la même hauteur symbolique.

Il revît le moment comme une bousculade, une bousculade d’images. Ca continuait. Au hasard, il ne commettait aucune erreur, ce n’était pas lui en tant qu’individu mais pas non plus lui en tant que donnée statistique, c’était lui parce qu’il était humain à égalité avec les autres, que cet accueil lui était réservé, un autre signe, d’admission et d’échanges, d’inscription. Lui qui s’était effacé, dont la seule existence se réduisait à des signes mortels, presque épitaphe son nom sur la boîte aux lettres et les centaines de pages dans son logement. Il s’inscrivait tout chair, voix, autre et être.

Ce jour là, il rencontra Mouloud qui, ivre, brûlait de mille questions diverses. Il l’aborda aux côtés de sa soeur, Nour, ce qui voulait dire lumière précisa tout excité et chancelant Mouloud. Mouloud, se rasait de frais, portait une moustache, les cheveux bouclés mais courts, des bottes et un jean 501. Il fumait un joint, les yeux rougis par la beuh et l’alcool. Sa soeur lui ressemblait, un foulard lui couvrait les épaules, ce que Mouloud, feignit de déplorer en le désignant elle ne sait pas que ça se porte sur la tête. Nour ne parlait pas, présente sans intérêt réel, entraînée là par son frère sur lequel elle se sentait le devoir de veiller et ce qui l’emmerdait au plus haut point, qu’elle sentait en devoir forcé, devoir veiller sur son frère aîné.

Elle parlait peu et Mouloud, ajoutant à la fierté de son nom, lui dit qu’elle étudiait le droit et qu’elle sera son avocate quand il se retrouvera en taule, au hebs. Elle n’acquiesça pas et semblait lui rappeler que non, Mouloud, avec tes bottines et malgré ton air de chevrotine, personne ne te voit en bandit, tu pâlis encore du souvenir du vol des bonbons Pez au supermarché Leclerc, quand Maman te punît, en te montrant le martinet qu’elle gardait accroché au mur. Dont tu es convaincu qu’elle fit usage, convaincu encore aujourd’hui, mais il n’en était rien. Elle te l’avait montré et ce regard sévère de châtiment suffit à t’en marquer l’esprit bien plus que la chair. Elle gardait ses pensées pour elle mais elles affleuraient. Expirées tout d’un bloc, sans mots, intelligibles. 

Cet être de fausse réserve possédait un caractère de fer. Merville, hélas, ne le découvrit jamais. Cette interaction fut la seule, il n’entendit parler de Nour que par son frère et les bonjours polis qu’ils s’adressaient. Nour visait autre chose. Qu’elle atteignît peut-être. 

 

Mouloud rêvait beaucoup, il lui avoua plus tard, qu’il croyait que ses rêves se réalisaient, il prétendait ne savoir ni lire, ni écrire parce que ça le rapprochait, croyait-il de la sainteté, celle là-même que sa tante au Maroc, vivant recluse, dans une masure sans eau, entourée de chèvres paresseuses, illettrée ou ne lisant qu’un langage de symboles obscurs et obtus. Qu’il vît comme une sainte enfant comme il imaginait le martinet le blessant. Elle s’imprima identiquement dans son esprit, ses rêves en portent la marque définitive. 

Il voulait être comme elle ses bottes dans son milieu le différenciait autant qu’elle dans son retrait mondain et ses tatouages sur le visage, autant de lacérations laissées par le diable, lui raconta sa mère. Il voyait cette sainte comme si, dans la famille, quelqu’un, blessée par le mal, obstruait le mal, les protégeait eux en le recevant pour eux. Il voulait être saint, ancien bon élève, intelligent, il se prétendit sacré et donc ignorant. Il savait des ruses, travaillait avec vigueur quand le besoin d’argent se faisait sentir, n’hésitant pas à parcourir l’Europe, aux marges de la légalité, sans franchir jamais ce qui menaçait de reproduire l’ancienne sanction. 

 

Le jour de leur rencontre Mouloud lui demanda ce qu’il faisait sous ce putain de truc et pourquoi il venait tous les jours et comment il gérait les jours de pluie. avec ce papier qui pend et qu’est ce qui est écrit dessus — moment où il lui révéla qu’il ne savait pas lire. Alors ils parlèrent. Mouloud lui raconta qu’il chantait, une fois par mois au Zorba, à l’heure crédule, sans presque de public, occupé ailleurs, préparant leurs vêtements ou, par l’ivresse, leurs oreilles aux maladroites prestations à venir. Il s’en foutait.

Il lui servit de rabatteur, de son autorité de beau garçon, violent maniant depuis l’enfance ses poings comme des lames. Tout le monde disait faut pas emmerder Mouloud et personne ne l’emmerdait, double retiré Du Maire, autorité ne préservant que lui-même, n’ordonnant que sa solitude. Merville y vit une étendue glacée, un lac que la mort couvrît de baisers et se demanda s’il pouvait en faire à son tour un frère. Par contraste, le monde alentour, qui lui parût si festif, lui apparût tout teinté d’ennui, de rêves impossibles, de plaisirs poursuivis jour à jour en attendant de fonder une famille. Merville détesta la pente de sa pensée, le chemin superficiel qu’elle suivit parce qu’il suffît d’une fête païenne qui l’incluait pour donner à ce monde toutes les joies, l’arrachant à la réalité sociale et le brusque changement d’attitude, la dissipation du rêve par celui qui toujours rêvait autrement. Merville ne connaissait rien de lui, pourtant il perçut le monde aquatique, à nouveau. Encore un pas, sur la fine couche de glace. Il se rappelait du danger, danger imprécis, dont on ignore encore où il mène, si la glace se fendra ou si, animal longtemps prostré, sans muscle ni équilibre, il chutera, se fissurant un os, périssant dans l’eau glacée ou rampant, les doigts gourds, se traînant, terrassé par l’air brûlant du froid. Merville devait aussi se rendre à l’évidence, le passage bref et monosyllabique de Nour ressemblait à la présence fantomatique, cet après-midi de fête, des autres filles. Leur participation a la fête était plus que limitée et s’effondra totalement à la tombée de la nuit. 

 

Merville expliqua sans gêne ce qu’il faisait à Mouloud, ce qu’avait été sa vie, il le dit sans s’arrêter, la pulsation cardiaque de sa voix atteignait les dangereux sommets des crises mortelles, une parole retenue, une parole physiquement retenue, après le retour reflet, c’est à dire l’apparition plane et truqée de soi-même, il écoutait sa voix, volume invisible occupant l’espace de trois dimensions — quatre si on compte l’art et ses tentatives comme un monde par delà les sens. Il lui raconta tout et se racontait en lui-même pareil. Haché, courbaturé, ne se souvenant de son discours qu’en cette forme. 

 

 

mettre méditations intérieures de folie. 

 

Mouloud comprit

 

Sa volonté d’aiguiser les mots aléatoires tomba d’abord mal dans l’époque, l’irruption de ChatGPT permettait à chacun d’exciter une voix et de générer à l’infini tout écrit, ses métiers s’effondraient sur eux-mêmes, lui qui se les choisit désuets les voyait tomber en désuétude une seconde fois. Un instant il pensa tristement c’était bien trop tard. Mouloud vient en quelque sorte à son secours en lui demandant d’enfin exercer. Taille moi une pointe, il lui dit sans s’annoncer. Avant de décoder la demande. Il la précisa. Je suis amoureux mon gars. Taille moi une pointe. L’homme au…; dans un sourire Tancarville ; c’est où ? c’est une ville ? C’est ici. Alors, dis moi-tu veux quoi. Merville répugnait à utiliser l’argot local, pas parce qu’il le rejetait par principe ou y voyait un appauvrissement de la langue, il le rejetait par manque d’aisance parce qu’au contraire, il le trouvait chantant, un patois heureux. Comment elle s’appelle ? Tu veux la chopper ? Faut bien que j’ai de la matière ? Estelle Ah c’est une française Aha oui mon gars Tu l’as rencontrée où ? Place de l’Opéra Ah ? Oui, j’aime bien me poser là-bas pour Tu vas voir de l’Opéra ? Non, je me pose juste sur la place et je regarde. J’y vais vers neuf heures, bottes et 501 tu connais, ray-ban tous les jours, et je regarde dans la foule, je guette les rroms, les baqueux en civils, les voleurs et j’attends qu’ils se fassent tabasser t’as capté. J’aime pas quand vous dites t’as capté ? Ah ouais ? Ma soeur c’est pareil, quand je dis carré Ouais c’est comme si t’avais commis un blasphème je sais. Breef, un type prend le sac d’une touriste, elle mangeait un croissant, elle a rien vu, aucun flic dans le quartier. C’était juste à côté de moi et la fille, un avion de chasse. Alors j’ai choppé le mec. je lui ai dit tu fais quoi. Elle comprenait pasc e qui se passait, je l’interpelle en anglais Miss, a pickpocket je sors mon meilleur accent elle se recule un peu, inquiète, je lui dis, il vous a pris ça. Je le bouscule, il trébuche, casse-toi fils de pute. Désolé. Mais Estelle c’est français ? Non, non c’est une suisse, elle étudie ici. Tu veux que je taille quoi comme pointe. Non, c’est bon, parler ça a suffi. Mais comment tu as pu aller plus loin ? Je t’explique je lui dis il faut porter plainte, elle un peu sous le choc, hésite, je lui dis écoutez, faut aller porter plainte, je prends votre numéro comme ça je serai témoin. Ca se trouve il a pris des papiers, là il était déjà loin. J’ai gratté son numéro. Puis je lui ai écrit. Tiens, j’ai deux places pour l’Opéra ça vous dit. Elle a dit oui. On a pris un verre au xxxx, que des putes russes, mauvais choix, jai payé, tu sais c’est comment. Je lui ai proposé de la raccompagner, elle a dit non, on s’est quand même galoche, maintenant je veux la revoir, je suis amoureux. Attends tu l’as vu une seule fois ? Deux, deux ? oui enfin la première c’était pas vraiment…C’est le moment où je suis tombé amoureux ; Ouais, vous les mecs des cités, les caïds, y a pas plus fleur bleue. Dis pas ça aux autres, ils t’étripent. Enfin pointe pas pointe. Tu sais ce que tu devrais faire ? Tu devrais streamer ce que tu fais là. Ca attirerait les petits.

Il installa en effet un trépied, son téléphone, trois batteries de rechange. Et le public vînt devant cet écheveau augmenté, la curiosité battait enfin la prudence. La caméra construit une scène et tous les enfants se rêvent des succès d’acteurs.

 

Il rémoulait, chiffonait, jugeait et ne condamnait jamais. Comme toute pratique publique, il adaptait sa scénographie aux demandes implicites du public et de la performance. Rester debout ou s’asseoir dans l’herbe interrompait la fluidité de la scène. 

Pour y parer il avait demandé à emprunter deux chaises aux dealers qui se posaient sur ces chaises de camping décathlon. Ils lui ont donné, quand il a voulu les rendre on lui a dit que c’était pour lui. Les remonter et les redescendre à chaque performance l’épuiserait, il les remisa sous un porche, pour les garder à l’abri de sa fatigue et de la pluie. 

Il occupait une sorte de rôle de psychanalyste on venait discuter avec lui, de tout, de rien, il taillait dans le langage, discutait des problèmes scolaires des gamins avec les parents, on lui demandait quelques secours, le tancarville faisait office de divan, avec ses feuilles flottantes comme les talismans silencieux suspendus aux arbres bouddhiques. L’inconscient collectif y vibrait, dans ses mots à lui, comme s’il avait été écrit, là-dessus, en écrivant toute sa mort, toute la vie. 

 

Feuilles toutes couverts de caractères mystiques. Il basculait dans le registre de la magie, sous l’oeil soupçonneux des religieux qui virent en lui un concurrent autant que, d’abord, les dealers virent en lui un obstacle. Sa vie, mais la vie de façon générale, consiste à dissiper les soupçons des autres, à lutter contre eux pour s’affirmer, ou bien se dissimuler. Lui, choisît une autre piste, insister, naturellement, à force ils s’habitueront. Oumar lui demanda, de retour de la mosquée, si c’était pas une diablerie, une sheitanerie ; à la mosquée quelqu’un proposa une Roqya, un exorcisme musulman, l’imam s’informa brièvement de la situation et n’y vit aucun vrai péril. Il craignait bien davantage les grincements radicaux de certains qui le conduisait à diriger ses discours moins vers la religion, le sacré et le spirituel que vers les aspects pratiques et pragmatiques, vers le social et le socialisé de la même façon que les profs, à cause de leurs classes surchargées sont conduits à sauver le minimum et assurer l’ordre plutôt que la transmission du savoir. 

 

Mouloud, discutait régulièrement avec lui, son histoire avec Estelle périclita aussi vite qu’elle naquît, rapidement ils ne trouvèrent rien à se dire, jamais elle ne vînt à la cité, jamais il n’alla chez elle. Reste de sexisme, il trouvait humiliant d’aller chez la meuf, avec l’argent gagné lors de ses absences qui se comptaient en semaines et en t’inquiètes il l’emmenait à l’hôtel, au tel-ho. Lieux-impasses des amours non-adolescentes. Mouloud, après tout, à 29 ans vivait encore chez ses parents et ne comptait pas les quitter pour une femme. 

 

 

Merville avait un ami. Depuis combien de temps ça ne lui était pas arrivé. Ne pas se projeter, il sait la fragilité des relations et l’ennui qu’elles lui causent rapidement. Il se sent joyeux et triste. Joyeux parce quelqu’un le mène à quelque chose, le conduit. Triste parce qu’il sera difficile de s’en défaire. C’est un voisin. Un voisin c’est aussi une malédiction. A un moment. Merville pense qu’il sera parti avant le temps de malédictions. Tiens, vivre, c’est se détacher de cet endroit. On ne s’enracine jamais. Parce que sa présence ici traduit aussi son échec antérieur. Les lieux qu’on occupe nous déterminent, nos points d’arrivée, les endroits de nos pauses, la place même de notre tombe, tous autant illustrent un soi. Il y vînt et vécut en étudiant international — espérait-il — de passage avant de retrouver son véritable home. 

 

 

En même temps qu’il s’élevait à ces carrières, il pensa à ce qu’il nomma ses fautes pour lesquelles il voulût se contrire, être d’excès il poussa le pardon jusqu’au vice, entrant dans chaque lieu de culte pour du culte concerné choisir les châtiments les plus stricts, des vignes rugueuses se fouetter, des fouets chiites, (chercher liste). C’est alors, un peu plus tard, dans le seul temple sikh de la région parisienne, à Bobigny, dans une odeur d’épices et d’amour, qu’il rencontra Amina. Il ne vînt pas là tout à fait par hasard, si on n’avait excité son sens de l’orientation en sa direction, il n’eût jamais pensé à la communauté sikh. Mouloud n’y était pour rien. 

 

Deux types avaient débarqué à la cité, semblables à des fakirs, saluant les guetteurs. Jean les prit pour des clients, quoi que surpris par leur apparence, chaussures sans semelle, plante des pieds à même le sol. La drogue attire toutes sortes d’originaux et Jean se remît à son ouvrage du moment. Mais ces deux apparitions, au lieu de se diriger vers le hall B, se dirigèrent droit vers lui. Alors qu’il allait les dédire de la méprise, parce qu’après tout, un si singulier personnage que lui pouvait participer au trafic général, accueil oblique de la cité, dirigeant les clients selon l’expression de leurs besoins, ajoutant aux manoeuvres de la police une étape de plus, une distraction supplémentaire, c’est à dire une couche d’illisible. Ces deux-là se relayèrent quand le premier le salua, le second, sans laisser le salut s’éteindre, ni recevoir de réponse Tu veux connaître ton avenir ? 

De près ils ressemblaient à des jumeaux, de plus près encore, leur maquillage seul les rendait jumeaux. Même fausse couleur tannée, même déguisements, bref, de bizarres fraudes qu’il voulût claquemurer en leur proposant, entrant dans cette fraternité en membre triplé, Vous voulez connaître leur avenir et de s’éxécuter tirant une feuille de son tancarville, arbre sacré de quarante sous. Il se mît à lire, incantatoire, théâtralisant comme il ne le fait jamais, sa nerveuse écriture d’antan. Avec cette voix timbrée depuis l’enfer, ces mots zigzaguants et l’effroyable mort qui y rôdaient la rokya, assisté de tous les autres exorcistes, eût été réclamé immédiatement par tout être au contact de Dieu. Ils le regardèrent comme ils se regardaient eux-memes en fou et en saint. Puis, ils éclatèrent de rire et se présentèrent, vraiment. Malick, ma tante vit ici —cousin de Mouloud — et Martin le meilleur ami de Malick. Ils sont venus parce que, comédiens, ils jouent bientôt leur spectacle au théâtre des Amandiers à quoi, dix minutes d’ici tiens, un lieu de mortel ennui, j’aurais pu en faire le parcours pour mon feuillet des morts, et ils rendaient visite à la famille de Malick pour offrir des invitations. Aujourd’hui, ils se reposaient avant le dernier filage et voulaient se ressourcer en famille, cette ambiance connue, aimante, ces sons les mêmes dans toutes les cités à peu près, le rassuraient et Martin se coulait, curieux, dans l’apaisement de son ami. 

 

Puis en quittant la famille on t’a vu. Mouloud, je te cache pas m’avait parlé de toi, sans insister, t’étais sur un snap, on croyait un clochard, puis Mouloud m’a expliqué que t’étais un genre de poète, C’était original dans une cité, un poète public, assis dans l’herbe avec son séchoir. Un tancarville il le corrige. Martin le reprend à son tour, non pas du tout, un tancarville ça a la forme…D’un tancarville, une sorte de pont suspendu. Toi c’est un étendoir à la limite. c’est un tancarville Je suis l’homme au tancarville,. La logomachie n’en valant pas la peine, les deux jeunes hommes, agréèrent Merville. Je suis aussi rémouleur, chiffonnier et juge, mais il ne prononça pas ses mots. 

 

En tout cas si tu veux venir voir le spectacle. Qu’est ce que c’est ? Brecht. Brecht ? Pourquoi vous êtes habillés comme ça ? haha dit Martin, Tu connais Brecht reprend Malick ? bien sûr qu’il connait Brecht. Oui, bien entendu, mais pourquoi, Brecht est allemand ils ne ressemblent pas à des…indiens. Et là encore on est pas dans tout le vêtement, on a de grandes tuniques et des bandeaux sur la tête. Je comprends pas trop l’intention, mais je vous écoute. En fait le metteur en scène a voulu mettre en scène les soldats comme s’ils étaient des sikhs, parce que ce sont des gens qui refusent de tuer et qui se trouvent souvent pris entre plusieurs feux. Est-ce qu’ils tueront ? Les Sikhs ne tuent pas. C’est à dire ? Tout est trop sacré. 

(continuer à écrire le rapprochement)

 

Enfin, viens voir la pièce ça peut te plaire. On peut te laisser une invitation à l’accueil. On laisse à quoi ? A l’homme au tancarville. 

 

Merville ne se rendit pas à la pièce. Mais il alla au temple sikh. C’était leur faire justice, se dit-il. La spiritualité sikh l’intéressait moins que leurs expiations. Il tomba sur un monde qu’il ignorait. Il tomba aussi sur Amina. Son vice ne l’avait pas abandonné, il lui donnait une autre forme. On ne se départît pas de son premier habit, la couleur que la naissance nous donna, gris, mauve ou zébré de rouge. Il était zébré de rouge, il porterait différemment le même vêtement remisé longtemps. Il a du temps. Pour une fois, il se dit, qu’il a du temps pour tout en laissant en suspens le but. Tous les buts. Amina ressemblait à son vice. Il pouvait tomber amoureux. C’est à dire, pour lui, vouloir. Merville se massa le coeur pour y faire circuler à nouveau toutes les énergies dispersées, les faire affluer au même endroit à nouveau, les tendre. Que le monde se tienne prêt. Mais il y a encore loin. 

 

 

6 avril 2023

Perversions.

Reconnu fou officiellement et condamné d’office à cette posture on me prête, dans le même temps, le titre de manipulateur en chef comme si, entre ces deux positions, une contradiction insoluble n’existait pas. Evidente, pourtant, qui, fou, commet des actes irréfléchis, ne peut agir que de pulsions en pulsions, ne saurait être manipulateur ou, alors, seulement le pire, le plus maladroit, le dernier des derniers en la matière.
Fou proclamé on m’imagine aussi le plus vil et le plus méchant et si, vil et si méchant, fou tout à fait, irraisonné, si vil et méchant Pauline ou Maxence tous les autres grisatres auraient vu les images en mouvement, entendu, ils auraient su, or même le jour que je me tuai sans mourir en entier - parce que du suicide tenté nous mourons à nous-mêmes qui s’y essaya le sait, connait cette brèche ouverte en soi - jamais je n’aurais exposé à ce monde là ces choses là. La justice, le sentiment de justice, voilà ce qui m’habite et avec quoi je me bats dans l’indifférence générale et si, tué, j’exposais, alors, aux accusateurs et calomniants, tout mon dossier, je le limitais à ces coupables là, désolé, bien entendu de ce qu’il en résulterait de dommages collatéraux. Le fameux je suis traumatisé d’avoir vu ça. Le traumatisme, celui-là second et non dérisoire, je le subis aussi et, ceci, exposait, combien en plein, moi, je ne mens pas. Que je peux soutenir, par des éléments objectifs mon mien récit.
Fou, pourtant, je limitais, autant que je le pouvais, les dégâts, je posais, encore, à ce moment de ma mort une borne tandis, même que j’allais, moi-même, en dehors du borné. Je ne pouvais pas aller jusque là. A défaut d’avoir été entendu et écouté. Pourtant. Je laissais sur le blog ce lien où tout existait pour que mes parents, abattus, puissent, s’en saisissant, se venger de ceux et celles qui manquèrent et truquèrent. Que, dans leur désespoir, ils puissent s’accrocher à quelque chose que la justice déniée, ici, moi vivant, ne laisse aucun espace respirable désormais, à celles et ceux, dont je sais aujourd’hui les tristes manoeuvres et combien, la dénonciation ne naquît pas vraiment du simple esprit de H. mais fut bien conditionné et incité jusqu’aux mensonges tonitruants.
Pourtant, oui, fou, méchant, manipulateur, tout imbibé des contradictions les plus atroces qui vous permîtes de me fouler autant que le peut une foule, pourtant, oui, je n’irai pas plus loin que ce que je dois. 

5 février 2022

Lyrisme-Maniaqué

Evidemment tu étais fait pour le carnage et jouer l’enfant sage ah ça ne pouvait t’aller qu’un temps la maladie 

celle des autres le doigt levé parler sans interrompre ah ça décidément ce n’est vraiment pas de ta race

toi tu prolonges le carnage qui toi-même te prolonge tu

prends ta place parmi le murmure de la chaîne 

les dents qui claquent

les ongles rongés

anneau le plus doux de la chaîne la plus dure

Délaisse tes habits d’enfant de choeur sur le beau linge blanc répands toutes les larmes la bave épaisse des yeux 

Aucune blessure jamais ne te déchirera plus 

étroitement

que celle-ci

au printemps 2018

la montre gousset cassée d’un geste de rage

tu ne sais plus qui tu es le monde brutalement

se rétrécissait comme

une chambre capitonnée

une cellule

tu as cru devenir fou quand le monde

comme la bouche de l’agonisante

se pinça

te broya

 

alors aujourd’hui

raille gausse toi crache injurie ta façon de dire moi je

ressemble si parfaitement à la haine on te croirait sorti

d’un livre d’Histoire d’une bataille Sanglante

beau miroir au reflet terrifiant la page 217 du manuel Hachette

 

Je venais pour le massacre quoi que mes bras impuissants tendus ne massacrent à peine que moi-même

Peu importe

La violence qui monte

monte 

je me suis tu

or

taire n’est pas tarir. 

4 avril 2023

Saint-Simonisme ou étude de la lâcheté morale (1)

Du Saint-Simonisme ou Brève étude de la lâcheté en matière morale.

Partie I : Aspects Théoriques

(brouillon)

 

 

Ma situation actuelle m’expose le monde contemporain et le portrait psychologique que je peux dresser de celui-ci. Marine Simon, dont je parle en abondance, est un produit type de notre époque de, justement, en incarner aussi sa limite - au sens mathématique du terme.

 

J’avais, bien avant que Marine Simon ne se mette sur le passage de ma vie à moi, déjà pensé son cas. Marine Simon cristallise une époque dans son combat, en tant que femme, contre les violences sexuelles et sexistes et, plus généralement, d’un féminisme de luttes. Marine Simon cristallise aussi autre chose, plus grave, elle possède en elle une idée de la justice et d’une justice qui se rend sans rendre compte à rien ni même…à sa propre idée de justice. Purges staliniennes. Qui, parce qu’animées d’une idée de bien autorisent à leurs autrices toutes les sanglances. Si les principes du côté des justiciers déclarés sont suspendus il se trouve, qu’en miroir, les limites du côté des condamnés putatifs, le sont autant. Seul un état de guerre en peut résulter. Une guerre totale.


Marine Simon m’intéresse en ce qu’elle présente - sans prétendre ici émettre un diagnostic - certains signes du spectre autistique, son incompréhension - admise par Marine Simon-même - du second degré et de l’implicite, son application de la dernière rigueur des principes moraux auxquels elle adhère y compris lorsque, comme nous le verrons, l’application rigide de ces principes entraîne mécaniquement leur destruction pure et dure.

 Disons, pour l’étendre plus loin, que Marine Simon se fixe des maximes qu’elle applique au monde sans nuances, sans l’acte de traduction nécessaire, pourtant, pour donner à la vie sociale sa couleur étrange et, tout en même temps difficile. Difficile parce que forçant à une lutte intérieure, à l’inquiétude de mal faire ou de se tromper. En bref, comme la philosophie - discipline, on ne le croirait pas, que Marine Simon étudia - requiert le questionnement, la justice requiert le doute. S'en dispenser resort nécessairement à l'idéologie.

Cette nuance, qui sent parfois la merde, parfois la rose et parfois l’air tout simple, est la vie. Refusant la nuance, c’est d’oxygène que l’on prive l’humanité.

 L’exemple type, j’en parlais précédemment, tient au jour que Marine Simon a informé MA des accusations qui me visaient en prétendant, alors - y croyant sûrement même - avoir mis en balance deux intérêts. Celui de la victime H., qui aurait préféré que personne ne sache rien, et celui de son amitié pour MA. Marine Simon a alors tranché, à fort coût selon elle, en faveur de l’amitié. Nous pourrions voir, enfin, Marine Simon accablée d’un cas de conscience ici, c’est à dire d’une douloureuse interrogation, or Marine Simon n’a pas réellement tranché. Elle n’écrivit à MA que parce que moi, déjà, je savais, et qu’elle s’apprêtait, MA, à le savoir. Le message de Marine Simon adressé ce jour à MA, ne laisse aucun doute à ce sujet « tu es peut être déjà au courant par L. ou par J. ». Marine Simon a utilisé une situation dépouillée de tout enjeu pour se donner l'air  d'un cas de conscience. Or
Elle n’a, toujours pas, tranché, donc choisi, jamais. Disons que son cas de conscience est celui du tueur qui se demande s’il doit tuer sa victime avant ou après dîner.

L’un des motifs, j’y reviendrai plus tard, qui conduit Marine Simon, et d’autres de sa trempe (je pense à X.) à appliquer radicalement et sans concession les maximes qu’ils se choisissent tient à ce qu’ils font peu confiance à leur jugement in situ. Et, plutôt que de se voir abusés, préfèrent simplifier le réel à l’extrême d’où, en ma situation particulière, le refus catégorique et absolu de Marine Simon d’échanger avec moi, malgré, il faut le dire, de claires malvoyances et trucages de sa part. Dont certaines - j’en parle avec l’avocate - relève de qualifications juridiques. Refus de Marine Simon qui se motive, d’une part, par sa peur d’être dupée à cause d’une rhétorique très habile ; d’autre part, là nous entrons dans la lâcheté, de voir mis en péril un édifice purement théorique, en somme son refus de permettre l’entrer de l’humain là, où, trop à l’aise avec le concept, elle pouvait purger. Puis se rendormir, toute tranquille, ou, si insomnie - Marine Simon en vécut de douloureuses et assassines - centrée exclusivement sur elle-même.

Au sujet des qualifications juridiques je sais, parce que le plug-in qui me permet de connaître les c/c et les screenshots m'en informe, que Marine Simon ou d'autres s'imaginent, ainsi, pouvoir ester contre moi. Je ne peux autrement que m'en réjouir puisqu'alors - enfin - mon récit se libérera que, surtout, à mon tour je pourrais mettre en oeuvre, judiciairement ce que, pour l'instant, je dois laisser en sourdine. Il vous faudra toustes, discuter avec votre "corbeau" plus idiot que ses consorts corvidés tant il vous trahit par sa loquacité. 

 Y., lorsque j’évoque la situation actuelle, tranche dans la défaveur la plus absolue vis-à-vis de Marine Simon. Ce à quoi je ne peux adhérer en entier parce que je sais qu’aucune malice ne motive Marine Simon. L’objet de son mouvement ce n’est pas la vengeance, pas la haine, pas la revanche, Marine Simon est animée, sincèrement par la justice, une justice cruelle rendue par, je le préciserai plus tard, un être lâche, la lâcheté de Marine Simon, lâcheté morale y compris, dépasse de mille coudées son sens de la justice et de la morale.

Or, Marine Simon ne peut reconnaître ce qu’il y a d’absolument immoral et contradictoire avec même les maximes que Marine Simon se fixe et fixe en Marine Simon. Marine Simon ne discutant qu’avec des gens en accord avec Marine Simon et, qui loin, en réalité, de défendre les idées de Marine Simon défendent la personne de Marine Simon, ainsi, Marine Simon protégée par des discours avalisant les siens, Marine Simon se pense juste. Comme les jurés des procès staliniens. Marine Simon n’a pas ou non raison, Marine Simon est raison. 

 

L’enfer, Marine Simon le pave d’un carrelage bariolé, alternant les dalles de bonnes intentions et de rigidité morale. Si, peut-être, Marine Simon vernit certains de ces carreaux de sa satisfaction morale, il ne s’agit pas seulement d’une bande superficielle mais d’un principe que l’on image de survie et qui, de survie, porte aussi en lui son meurtre. Me mena, moi, par silence et rigidité - effilée la rigidité injuste comme un pal - à la mort et à la cisaille des trains. 

 

Je m’attarde sur le cas spécifique de Marine Simon justement en raison de sa singularité, en ce qu’il me permet de dire du monde. Si, par exemple, je ne m’attarde guère sur cette autre fille, Esther, dont j’ai déjà mentionné le nom c’est qu’elle, toute pleine de malice et de frustration, ne vaut pas plus, pas mieux que l’injure. Des comme ça toutes les époques en ont plein les décharges. 

 

Je me souviens n’avoir jamais entendu Esther parler positivement des absents. J’ai, une soirée, dû quitter mon salon parce qu’échangeant avec M-A, elle ne cessait de médire et, parfois pire, ce qui lui valut au moins deux - dont j’ai connaissance - ruptures amicales, trahir tous les secrets qu’elle sait. A cause de son histoire personnelle, elle se saisit de mon affaire pour éructer, je ne trahirai pas ici son atroce jeunesse, son enfance gâchée. Elle n’en demeure pas moins une coupable, 

 

 

Nous devons maintenant faire un détour par le genre pour expliquer comment, hors les cas de conflit - comme actuellement - les traits autistiques - aussi parce qu’ils sont peu marqués - de Marine Simon lui permettent d’exceller socialement. Les femmes, par le retrait qu’on leur impose, sont des observatrices aigües de la comédie humaine, position privilégiée et contrainte qui, par nécessité de survie, les force à s’adapter au système de domination en place. Cette mécanique, étendue aux traits décrits chez Marine Simon, lui permet de s’adapter, de façon plus globale, aux exigences sociales. Système plus large, plus total que le simple partriarcat mais fonctionnant, aussi, avec ses règles, ses implicites, ses comportements adéquats, pertinents, valorisés ou proscrits. Système dont nous percevons, la plupart d’entre nous, les règles d’instinct sans, ou rarement, les interroger parce que ces conventions - davantage encore que ses règles, même pour les inadaptés, ne forment pas une barrière au monde, pour ainsi dire, la plupart, nous ne les voyons. 

 

Cette affirmation je ne la sors pas de nulle part, il se trouve, qu’en effet, le TSA se trouve largement sous-diagnostiqué chez les femmes à cause de ce qu’elles semblent tout à fait conformes socialement. Conformité née, en réalité, d’une capacité d’adaptation supérieure, entraînée depuis l’enfance, pour qui, femme TSA ou neurotypique, revient au même. Les minorités disposent, c’est un autre sujet, de ce qu’on nomme le privilège épistémique. 

 

Le cas de Marine Simon, ici, est exemplaire en bien des aspects que je vais tenter de détailler, je connais Marine Simon depuis de nombreuses années désormais et je l’ai vue, au fur et mesure du temps passé, développer ses compétences sociales, acquérir des aptitudes de premier ordre pour s’insérer habilement dans tous les espaces et, plus que d’y tenir un rang, s’élever au-delà de la place moyenne - sans régner, Marine Simon ne vise aucune domination. 

 

Aptitudes et compétences dont elle ne se trouvait pas dotée naturellement. Il s’est agi d’un apprentissage quasi-conscient, favorisé par d’excellentes capacités d’observation et une envie, très nette, de conformité - qui ne doit pas se confondre avec conformisme. Conformité pour ne pas dépareiller et, ce faisant, paraître ultra pertinente. 

 

le fait d’être jolie, évidemment, n’est pas étranger à l’affaire, la beauté, comme l’ont montré d’effroyables études, dispose autour de l’individu un halo qui le protège et le favorise. Mais la beauté ou non de Marine Simon est secondaire, en réalité, ne concerne pas la mécanique qui l’anime mais seulement, la facilité d’intégrer tel ou tel groupe. Le fonctionnement eût été le même, plus lent peut-être, mais identique, forcément.

 

Marine Simon ne dispose pas en propre de ses actions, Marine Simon n’en jouit pas d’instinct sauf, à force de répétitions, faire du geste mécanique, comme tisserande, une seconde nature. Si, dans les premiers temps de sa vie, ce manque d’intuition donnait régulièrement à Marine Simon un air hors-sujet, Marine Simon sut rapidement y pallier par, d’abord plus jeune, ce qui parût une timidité et qui, de façon inconsciente évidemment, tenait d’une dissimulation, puis par exercices et expositions à la vie sociale. Chanceuse, en ceci, 

 

Il ne faut pas croire que Marine Simon cherche à manipuler elle compense de la sorte un défaut congénital qui n’est pas une impossibilité à ressentir, comme chez un psychopathe, mais une difficulté à traduire ses ressentis en gestes et en actes adéquats. Elle a, aujourd’hui, parfait son modèle jusqu’à une certaine perfection dont, il faut le dire, et c’est pourquoi elle m’intéresse sans que je la fasse voisiner immédiatement la curée, Marine Simon ne poursuit aucun intérêt égoïste. Ou, si égoïste, qu’elle ne pratiquerait pas, de façon consciente, au détriment des autres. Cette capacité elle ne l’emploie pas aux dépends des autres mais, surtout, à son bénéfice et à sa survie.

 

Elle passe aisément pour une amie formidable et il serait injuste de lui dénier cette qualité, elle remplit toutes les cases mais, justement, remplit les cases ce qui lui interdit, aussi, de traiter toute situation exceptionnelle, tout débordement. Si son écoute peut fasciner c’est qu’elle correspond à un idéal d’écoute, elle donnera, en ces circonstances peu de conseils inventés, répétera, en les adaptant, ceux déjà valides et validés - nous comprenons ici son appétence pour la psychanalyse par exemple ou cet autre livre - que j’ai lu pour ce billet - pour en finir avec le ressentiment de Cynthia Fleury - bavardage apolitique.

 

Un trait caractéristique de ceci, de ce qu’elle joue des rôles réside en sa quasi impossibilité à mélanger les groupes auxquels elle appartient. Cette étanchéité n’est pas absolue mais elle est radicale. Il s’agit d’un principe qu’elle peut, pour justement le cacher - il n’a de validité et d’efficience que de son invisibilité ; sa révélation entraîne son abolition - tempérer. Sa personnalité, cohérente prise dans chaque groupe, se révélerait tordue dans un brassage plus large parce que sa personnalité ne se confond pas avec un intime, un je, il s’agit de performances extrêmes, de persona jouées radicalement, de Marine Simon 1 Marine Deux Simon Tre Marine Simon ; Marine Simon etc ou

 

Marine Simon passe sincèrement, du groupe des philosophes cathos, au groupe des poètes de celui-ci aux aventuriers de la nature. Marine Simon manquerait-t-elle de convictions ? Non, comme je l’écrivais Marine Simon se fixe des maximes et s’y tient, certaines transcendent les groupes d’appartenance, leur expression, seulement, concernant le groupe changera de formes. Mais c’est que cette transcendance est aussi un signe de ses appartenances parce qu’elle peut produire le récit de ses refus et, donc, inscrire plus profondément, dans ses groupes moraux, son appartenance. Seulement Marine Simon pose une tache sur ses relations en ce qu’elle délaisse, plus facilement, celles les plus installées ou Marine Simon opère une pondération permanente entre les différents groupes qu’elle investit, accordant toujours la primeur au plus récent et, parmi ceux déjà constitués, la majeure partie de son temps aux plus intéressants matériellement. Ce n’est pas l’aspect le plus joli. C’est aussi le plus ordinaire. A la différence des autres humains, Marine Simon y excelle ici encore et parvient, à donner l’air de, auprès de quiconque, faire de son mieux, faire de sa compagnie même, un privilège, j’apprécie l’artiste. 

 

Alors pourquoi tout ça ? Pour conclure, enfin, sur l’hypocrisie, la lâcheté et la cruauté de Marine Simon qui, toutes ensemble, contredisent tout ce que Marine Simon prétend être et dont elle ne se garde, miroir réel parce qu’atroce, non en s’interrogeant sur le bien fondé de ses actions, mais en cherchant, dans ses groupes d’appartenance, la validation. Il ne lui importe pas de savoir si elle agit bien vis-à-vis de ce qu’elle a édicté elle-même mais si le groupe - les groupes - la confortent dans son idée. Elle a des principes mais peu de valeurs. 


Marine Simon prétend rendre la justice, s’indiffère des effets de cette justice, pire, alors qu’elle dispose entre les mains de possibilités d’émergence de la vérité elle s’en détourne sans chercher, avec personne, aucun moyen de justice. Pourtant, dans un cas de violences sexuelles, une immense partie de féministes à quoi elle adhère, déplorent que le traitement judiciaire du viol ne permet pas le traitement adéquat de celui-ci, c’est à dire l’établissement d’une vérité cohérente, avec ce qu’elle doit porter de conséquences douloureuses pour chaque partie.   


Marine Simon se cache derrière la volonté de qui plaint et se déclare victime. Marine Simon se dépossédant ainsi de toute agentivité propre. Marine Simon se dispense de cas de conscience en prétendant respecter un principe supérieur croire les victimes. Comme si ce principe possédait une valeur absolue. Comme, si, surtout, ce principe en était réellement un. Or il ne s’agit pas à proprement parler d’un principe moral, au mieux d’une règle qui vient suppléer un défaut historique : la non croyance des victimes. Cet énoncé repose, donc sur ce présupposé « les victimes ne sont pas crues, il faut les croire absolument ». Or, il est impossible, pour ne pas dire complètement fou, d’imaginer que les victimes disent absolument la vérité et toute la vérité. Croire ceci et l’appliquer comme Marine Simon - pour les motifs déjà exposés - engendre des conséquences extrêmement graves et périlleuses. Parce que l’application rigoureuse de cet énoncé n’a de valeur que si, en effet, la victime, à un quelconque moment, n’était pas crue ou battue en brèche. Je ne crois pas, qu’ici, ce fut jamais le cas. 

Marine Simon n’a donc pas su tirer toutes les conséquences de ses propres principes. Nous menant jusqu’à une série de drames dont j’ignore, encore, jusqu’où ils retentiront.

Je suis fatigué. 

 

Ainsi voilà Marine Simon, petit éloge de la morale. La deuxième partie illustrera ce que j’ai pu, depuis un peu moins de dix ans, observé. Un Saint-Simonisme en acte celui-ci. Parce que Marine Simon a aussi une histoire, a aussi un visage, se détourner du miroir peut faire perdre la face. 

19 février 2022

Merde.

Merde je l’ai pas pris on me demande parfois, lorsque je m’exclame ainsi à propos de mon médicament, ce que je serais, à l’instant présent, si je devais l’oublier ce jour ou par trop souvent
serais-je de moi un autre que moi, rendu non plus à moi mais, en quelque sorte, à ma version brouillée, troublée, un moi spectral et dangereux ? 
m’imagine-t-on, si j’oubliais mon médicament, assailli de visions horribles, de pensées meurtrières, destinées à ma vie ou attentant à d’autres vies 
Je n’aime pas cette question et ce qu’elle contient de soupçon et peut-être un peu aussi de fascination. Pouvoir de voir des fols interrompu ou alenti au contact des médecins. 
Ce moment que je sens souvent d’effroi fasciné ou de dégoût peureux selon l’autre en face de moi qui, l’autre, dispose en vérité de tout le pouvoir de mon pouvoir ; par elle ou lui je suis fol ou fou. 
Demeure, quelque part, enfoui certes, et plus que jamais en ces siècles de raison libérale, les soupirs prophétiques des Oracles, la croyance que certains connaissent le voisinage d’images épileptiques, une vérité recelée peut-être. Celle du voyant auquel la crise d’angoisse sert de boule de cristal. 
que voit la voyante ? 
il faudrait dire les lèvres grises
dures
les baisers mortels
raconter
les yeux pastels
le sexe tiède dès l’aurore
dire
le matin au pelage doux comme le sommeil d’après l’amour
l’odeur, l’automne, les feuilles mouillées
de l’eau jusqu’aux mollets
la proie immobile tenue entre les serres
tendres définitivement du faucon voyageur
que voit le voyant ? 
tout ce que vous voyez.

 

4 juin 2012

Acteur baisse les paupières c'est ton rideau et tes yeux ton art.

Je me suis souvent imaginé acteur de théâtre avec cette vie entière pour scène et entendant dans tous les bruits ordinaires une rumeur de public. Dans les grands éclats de voix des trains le bavardage des critiques. Si au dernier jour, parlant de ma vie, on pouvait inscrire sur mon front-épitaphe « Quelle mauvaise pièce, mais quel acteur ! ». A tout le dramatique je me suis essayé, toutes les voix dans ma bouche je les ai portées et pour ce faire tant de lèvres goûtées. Des sucrées comme si elles avaient dix ans, des amères comme de l'aubépine en fleur, des austères aussi qui jamais n'avaient pu dire « je t'aime » autrement que par les mains. J'ai goûté des bouches mutines et des marines si belles que je les appelais coquillages fabuleux. Tant j'ai vécu, tant ma vie a suivi sa route à sa déroute. A faire quoi d'autre que ce grand chant longtemps, toute cette matière sonore à inventer dans le grand rire content que mon cœur battant. Toujours dire « vivant » à chaque pas, à chaque fois que la démesure devait remplir mes paumes de frémir et de cédilles. J'ai gardé les mains ouvertes pour accueillir tous les visages, tous les yeux de cruautés. Tous ces orphelins de la beauté par mes phalanges désunies leur faire demeure. J'ai bu un vent si pur que je l'ai oublié comme un alcool trop gai. Vivre, vivre, vivre toujours et partout, j'ai suivi mon destin compliqué jusqu'à son terme, je me suis élevé bien haut et j'ai retenu la leçon, le ciel est rigide comme une paume sévère; aimer est l’extrémité de mon balbutiement.

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