A tout le monde l'asile
Chapitre asile
Les crises d’angoisse, Sélim ne les connaissait plus depuis longtemps, depuis la thérapie qui se déroulaient dans d’autres locaux. Avant, pour lui, tout le soin psychique se déroulait dans le même immeuble, sur deux étages. Au troisième, la psychologue et la psychiatre. Au quatrième, l’hôpital de jour, la TCC, le lobby de l’hôpital de jour, sorte de point de départ des activités fournies du soin ambulatoire, puis le réfectoire où lui et ses compatriotes de folie et de perversion se trouvaient nourris.
Aujourd’hui, il ne se rend plus jamais à l’hôpital de jour, Sââna ne l’admettait pas, inquiète pour sa santé à lui, ne mesurant pas ce que c’était, aussi, cette forme d’alitement dans une structure psycho-sociale. Il a rendez-vous ce matin avec le psychiatre et la psychologue, à 10h30, il doit prendre le métro, tôt, l’habitude du réveil perdu mais là, l’urgence le saisit, le médecin — Sélim ne pensait pas user de ce droit — lui signalait, après chaque rendez-vous de ne pas hésiter à appeler.
La crise d’angoisse violente de la veille, la colère éruptive maintenant qu’il sait, que certains mots, certaines assignations, certaines exclusions, il ne les méritait pas, ça a fait comme un contre-choc et la réplique des tremblements de terre impressionne autant que les premières secousses.
Devant le bâtiment du CMP, il trouve deux ouvriers en train de fumer leur cigarette, Sélim se dit qu’il pourra peut-être entrer dans le bâtiment sans les gesticulations d’usage, taper les chiffres 002 — il a mis du temps à comprendre avant — puis presser le pictogramme cloche avant que la secrétaire n’ouvre la porte. Raté, la porte est close. Il compose les trois chiffres puis presse le bouton d’appel. En vain. Le bouton fonctionne mal et le panneau d’affichage le renvoie à l’écran initial. Sélim recommence, enfonce plus fort toutes les touches — y compris les 0 0 2 fonctionnels. Enfin. Il appelle l’ascenseur après avoir parcouru le hall. L’ascenseur ressemble à celui d’un film d’horreur, des bâches jaunes le recouvre comme si un tueur préparait ici son crime et, par ces protections, éviteraient de répandre le sang et donc les preuves. Sélim ne trouve pas les touches pour employer l’ascenseur. Il ne peut pas utiliser l’escalier à cause de la porte verrouillée par un badge. Il déchire une partie de la bâche. Il trouve finalement, sous l’opaque transparence du plastique jaune, les commandes de l’ascenseur. Le psychiatre, comme toujours, aura du retard.
on te croit
c’est marrant, ça, parce qu’il ne pense pas sa situation identique — à peine ressemblante — à toutes celles semblables qui croient du besoin aussi d’être crues. Moins que cru : entendu. Pas. Ecouté. Le drame, depuis un moment déjà, il provient du silence imposé, de la part injuste de ce silence imposé. Maintenant, il faut traiter. Progresser. Parler. A Sélim on reprochait, par tous les côtés, d’exprimer publiquement ce qu’il traversait, de déblatérer de haine et de bave. Expression conditionnée par le silence imposé. Chacun parle d’où il peut et sans interlocuteur alors demeure la tribune.
Le médecin emploie le mot dissociation est-ce qu’on peut dire enfin. Il explique que si certains gestes redondants provoque l’amnésie décrite il s’agit de dissociation. Le mot déplaît à Sélim, il lui paraît trop grand. Mais ce n’est pas un mot, c’est un diagnostic, un commentaire clinique d’une situation rapportée. Alors, il marche. Pourquoi, au contact d’une certaine partie du corps — les longs poils du pubis par exemple — une décharge le traverse, le déréalise, l’éloigne de la situation. Il vit ces instants à distance, comme si un autre les effectuait, comme dans un souvenir, dans un malaise.
Le médecin permet de franchir un pas, de, enfin, provoquer en lui une action. Il lui parle, à l’évocation terrifiée des cauchemars, du Cataprecan, qui sert, en ces cas, à les abolir. Le médecin l’exprime contourné, gêné. Le remède semble violent. Il appartient à la classe des alpha-bloquants, le médecin donne aussi d’autres caractéristiques du médicament, Sélim bloque sur alpha-bloquants, parce qu’il connaissait, par usage répété, les bêtas-bloquants — et il paraît logique que, bêta n’existe que parce qu’alpha le précède. Alpha, ça sonne effroyable, une paralysie centrale, plus en amont que celle provoquée par les bêta ralentisseur du système para-sympathique, alpha comme s’ils atteignaient l’âme ou son siège moderne, le cerveau, les fonctions les plus nécessaires à ce qu’un être humain se distingue de ses homologues primates.
Lorsque Sélim lui déplie sa situation, ce qu’il qualifiera, le médecin, de dissociation, le médecin lui reproche, malgré tout, l’envoi du message, dans sa situation — juridique et psychique — il eût mieux fallu choisir, pour l’instant, un traitement différent du problème. Le médecin vise juste, ici, Sélim souffre, de ce que le médecin nomme, des obsesssions et ces obsessions se doublent de compulsions. D’abord il y a l’obsession, le besoin de voir fait droit à ce qu’il estime mériter — ici le dialogue, pas la reconnaissance — et que cette obsession aboutit — il l’exprimait déjà à Sââna ce qui explique pour partie son silence, il le sait — à de mauvaises décisions, à de mauvaises formes. Le médecin, d’autres le lui dirent, lui rappelle que la raison, ici, n’a pas prise, n’aura, chez ces gens là plus jamais prise. Pourtant on te croit, s’il déplie calmement, objectivement, biffant les noms, dépassionnant le débat, les faits, personne ne peut lui dénier le droit à une explication et, éventuellement, à des excuses. Sa question est-ce que tu te rendais compte et sinon comment as-tu pu pour ne pas te rendre compte ?
La psychologue qui le suivît, pour la TCC, auparavant, n’exerçait que dans le cadre des soins ambulatoires qu’il recevait et qu’il a quitté. Le médecin lui indique — c’est comme si devant l’abîme toujours une main le tirait du néant de justesse il aimerait que la main n’attende pas si longtemps — qu’il va proposer des heures à la thérapeute au sein du CMP.
Ce qui intéresse Sélim, dans l’affaire, maintenant qu’il sait, comme depuis le début de cette année maudite, que toute justice lui est désormais close — il réclamera son dû — c’est de s’apercevoir combien les causes sociales et environnementales se superposent et s’enchaînent. Sélim, peut-être, n’aurait pas (re)vécu ces actes avec autant de gravité placé dans un contexte social changé, que, parce qu’il dût se concentrer sur les violences sexuelles, sur l’omniprésence de celles-ci, sur, même, lui surtout, accusé de telles choses, les choses réémergèrent, le sens se réactualise, le récit se recompose. Il y a d’abord eu les cauchemars, le bassin écrasé. De l’autre. Il y a longtemps.
Plus tard, surtout, il se rend compte qu’il suit un processus analogue à celui de Sââna, il réécrit une histoire, sans mentir ni truquer, en pondérant autrement les éléments passés. La décharge contemporaine n’en est pas moins vraie, notre passé porte toute sa vérité dans nos réactions présentes — elles demeurent mobiles. Sââna, par exemple, savait depuis le début, dans toute son extension, ce que Sélim avait fait. Aucune nouvelle information ne la frappa pourtant son opinion changea, elle réécrivit qui il était. Plus encore, plus avant, elle considéra, Sââna, que le contexte excusait que les promesses cessent. En réalité, l’intérêt, la seule chose importante. Pourquoi ? Parce que l’important pour Sââna aujourd’hui, au-delà de se perpétuer, c’est de ne pas reconnaître, de trouver, absolument toutes les diversions possibles, extérieures à elle — concentrée en Sélim — qui rendraient nul son récit. Elle y parvient, Sââna, accompagnée de mouche à merde, traiter l’autre de fou ou de pervers ne change rien, en réalité, à la réalité des faits. Leur nature, elle, de ces faits, se conçoit après, à deux, la qualification n’appartient à personne en propre. On y peut déceler, au mieux, des indices. Pas davantage.
Le pire des déments, la plus grande des ordures, une sainte peut le blesser. Sââna se protège, parce que si elle devait faire droit à la possibilité du récit de Sélim, alors son système de valeurs ne tiendrait plus, du moins, son inscription dans ce système, alors elle doit trouver une autre raison, un motif sordide et pernicieux, pervers ou fou. Selon, elle, il faut croire, se reconnaître, moins qu’une faute même, une responsabilité, reviendrait à la nier. Il se souvient, maintenant, quand Sélim subissait des hordes, des hordes réelles d’harcèlement, des incitations au suicide elle se déclarait, auprès des autres, une victime, parce que Sélim exigeait que la promesse soit tenue. Mais, comme elle lui expliquait le contexte avait changé et avec lui les devoirs associés. Le contexte a changé. Encore une fois. Cette fois-ci à son détriment.
En réalité, conserver sa place dans ce système lui était possible — l’est encore — il eût suffi d’admettre la possibilité du récit de Sélim. Là. Maintenant. Devant l’explosion de douleur qui domine tout. Pas après, pas comme V. le préconisait, en faisant de l’hypnose. Sélim réclame parce qu’il croit en l’honnêteté de Sââna, qu’elle adhère, vraiment et absolument à ce qu’elle prône, ne s’excluant pas, déglutissant, péniblement peut-être, devant ce qu’elle, aussi, joua dans la partie un rôle qu’elle voulut toute sa vie s’éviter. Ce qui épate Sélim là-dedans c’est combien, Sââna rendit l’ensemble grave, collectif, violent, en mobilisant ses amis, sa tentative de briser, en amont le miroir et demander aux autres de décrire les images véhiculées par lui. Alors, Sélim, aussi, demanda aux amis « suis-je fou, ne vous ai-je fait des déclarations comme quoi je me forçais ? ». Il n’est pas fou, pas, du moins, de cette folie là. Il n’a pas demandé s’il n’était pas, comme mouche à merde l’a déjà décrété, pervers. Son refus, comme tout déni, raidit les positions, c’est que, se dit Sélim, si elle nie à ce point, si elle cherche, absolument à éviter, ce n’est pas tant par peur (parce que cette peur ne suffit pas lorsqu’elle la rapporte à ses valeurs déclarées) ou alors, plus justement, parce que la peur en question revient à se voir comme elle ne voudrait pas se voir. Pourtant, les faits, indubitables, se présentent à nous. Des années. Est-ce possible pendant des années d’ignorer ? Si oui comment ? Et il eût suffit de répondre à ces questions pour tout aplanir. Sââna, comme trop souvent les gens désormais, n’imaginent pas combien Sélim accepte de les croire.
S’il continue de remonter le fil du récit, dans la crise récente, Sââna pensait ceindre Sélim d’un privilège en l’excusant, comme en droit pénal est irresponsable le fou, à cause de sa démence tandis que, se faisant, elle lui ôtait toute agentivité, ses actes, entièrement, prenaient la couleur de la folie, de l’hystérie, il agissait en possédé. A ces qualités, aujourd’hui, s’ajoute, mais c’est de la même logique, la perversion.
Il s’aperçoit de ça, qu’aujourd’hui, il vit ça avec tellement de douleurs parce que les actes portent en eux ce degré de gravité que, surtout, ce qui leur donne sur la psyché cette action, c’est leur qualification sociale actuelle. Tant qu’il vivait avec Sââna il pouvait les diluer dans le noeud complexe de tous les rapports les unissant. Après la rupture, dans les conditions horribles de la rupture, la complexité s’estompait, laissant place à des faits, plus bruts, plus clairs. Dans l’embrouillamis nodal les faits, les actes, sont une masse compacte, indiscernables, fonctionnant comme une totalité. Une fois défait les noeuds deviennent des lignes autonomes, indépendantes, et certaines de ces lignes, supportables dans le tout deviennent, surtout sous cette lumière sociale nouvelle, ignobles, douloureuses. Ou, du moins, le semblent. Ce qu’il demandait Sélim, à Sââna, c’est, tu avais remarqué, ça, ces fils là ?
Heureusement il a parlé, avant, Sélim, à ses amis, il peut brandir, au moins pour lui-même, pour sa propre raison, ces paroles rapportées, fermes, indiscutables. Sélim sait que, autrement, sa parole jamais ne comptera. Sélim s’arme, le diagnostic, dissocié, à partir de quoi, en plus du mot de Sarah, il avance, il raye.
le pervers celui qui dit pervers se dit « j’aurais mieux fait de le laisser crever ». Sélim est presque d’accord puis il entend le film d’horreur espagnol qu’elle regarde près de lui, il est heureux de vivre. Il avance. Il avancera.