Je ne suis que roses, chants, pétales et paroles dans un siècle sans émoi. Je passe dans mon vêtement de fantôme, sous ces narines bouchées, ces oreilles mutilées et ces yeux crevés. Ne vous retournez pas, je me rends à la nuit, les mains liées d'un bourdonnement des fièvres passagères.
Parce qu'un jour certainement, dans les débris de soufre de ton ennui tu repasseras ici. Tu repasses parfois, et ce fait des respirations très lentes à déployer chacun des gaz qui occupent les poumons et se compriment dans la bouche, tu mets du temps à les développer et les embarrasser de signes et de certitudes. Entre deux de tes respirations, j'ai le temps de m'endormir dans le repas de mes libertés, et de redécouvrir dans les chambres mouvementées qui m'accueillent d'autres visages, d'autres races, d'autres rages. J'ai longtemps cherché comment t'écrire, tandis que je n'étais plus capable de te voir, que toute ta réalité s'était dissipée sous l'encre. De t'avoir écrite je suis devenu aveugle à tes nerfs, insensible aux contours matériels de toi, et en disant de t'avoir écrite, je ne veux pas dire "m'être adressé à toi", mais aussi grammaticalement correct qu'est ma conjugaison, c'est à dire t'avoir résorbée en langage, t'avoir mis plus ailleurs nulle part que dans mes mots, dans la tanière d'un chant, et la devanture d'une rime. Ta matière est devenue inaccessible à la mienne, nous n'évoluions plus dans la même galaxie, sous le même ciel, nos corps, nos enveloppes ne sont pas régis des mêmes lois. A tout je désobéis, et aux ordres même des yeux clairs, clairs, clairs aux angles imprécis. Quand il arrivait ensuite que nous nous vîmes, j'étais insusceptible de t'apercevoir, j'avais la gêne angoissée de celui-là qui fait face à une morte et dont personne ne sait que la morte est à table, parce qu'elle a des gestes et des manies identiques à ceux-là de tous les autres. A ceux-là de nos souvenirs. Les mots ont des douleurs d'hiver quand je dois te parler, parce que ce n'est pas facile de s'adresser à une morte dont on a aimé les gestes, dont on s'est amusé à décrire les hiéroglyphes angoissants. Pas facile, le tard, au rentrer d'une soirée de croiser sur le XV ème le suicide ton geste sur la surface d'une route, et la gomme d'un taxi exhalant encore le regret de t'avoir déposée.
On pourrait croire assez facilement que je t'ai aimée, que je t'ai mise dans ma poitrine et qu'après tout l'encrier, le lexique, et le coeur sont semblables pour qui se prétend du sommet et de la lie du poème. Qu'entre ces objets, ces muscles, et ces fantasmes, rien n'est différent que leur dégradation chimique, que la quantité de lumière qu'ils absorbent. Hélas, je t'ai plus méprisée qu'aimée, et s'il est vrai qu'il me manque de toi une étreinte, quelque chose solide, c'est que, mignonne, j'aurais voulu m'assurer de ta réalité pratique, du périmètre de tes os, de la souplesse de tes muscles. Cette étreinte remuait dans moi en tant qu'action physique ultime, geste d'amour, et de débandade, l'étreinte c'est tout ce que je peux consentir au corps en dehors de la poésie, je parle d'une étreinte sans pudeur, qui n'est pas litote de sexualité timide, c'est une étreinte en vêtements, une étreinte qu'on fait l'hiver sous la neige, sans dévêtir son corps de tout ce qui fait sa chape, son voile, son masque et finalement son symbole. Parfois, en me tournant, sur l'herbe sèche de Bordeaux, et trouvant ma ménade, je l'ai appelée de ton prénom, pour voir comme ce fait, des yeux bleus qu'une passion invoque.
J'ai voulu t'écrire souvent quand, au sommet des tours, très profond dans les heures nocturnes, je balançais dans le vide mes jambes. Je voulais t'écrire "il est impossible pour le poète d'imaginer, quand il est minuit, qu'une clarté obéïssante puisse venir ronger ce ciel mutin ; je dois veiller pour m'assurer d'entendre scander les trompettes d'aurore et saccader ces nuages violacés de l'habit du bagnard, de voir cette bouche de paupière boire ces taches de vin, et ce jus d'étoiles".
Il faut être toujours improbable, et à ta façon, sans que l'ordinaire ne le voit, sans chagriner le quotidien, tu es improbable, ton visage est improbable, ta folie est improbable. Radiguet répétait à Cocteau « il faut être précieux », et je sais assez bien être précieux, je vis sur la pointe des pieds, je ne courbe pas le dos, et j'ai le sourire qui proclame le refus. C'est quelque chose suffoquant, pour les nerfs sensibles que les miens, quelque chose qu'ils ne peuvent pas isoler, mutiler, et diminuer, et folie est là, avec ses serpentins de visage dont personne n'imagine les mains froides de répétition. Folie est là dans tes yeux que la géométrie trouble, et que tu ne regardes qu'avec détours, tu as été un objet amusant à manipuler dans le langage, un objet touchant et lumineux comme un jouet d'enfant qui dégage des bruits de guerre et des lueurs de phare. Mais je t'oublie, vraiment, et tu t'effaces, je ne me souviens que de ta voix...
Mes jambes balancent toujours entre le vivre et le mourir ; cri et silence métaphorisés. Poésie silencieuse aux pas arqués dans le sable ; et chant révolutionnaire scandé sur le boulevard de l'amertume.
Je ne cesse de m'effriter, les hautes falaises boivent le vent par leurs blessures. Les rivières qui coulent dans moi feront naître demain des jonquilles plus belles que le soleil. Ces visages inconnus auront changé mille fois d'âge, et l'on se souviendra d'un jeune homme élancé, qui n'a jamais pu dire oui aux obligations civiles, morales et athlétiques, qui a tressé sur sa bouche du silence pour le faire semblable à l'hymen pur du soir. Sur mes os je veux que des mains jouent du piano, et qu'avant de brûler de mon dernier soupir, que le ciel déplie des vagues abîmées par l'écume des nageurs. Si en rentrant, le pas ivre, de la fenêtre du taxi tu vois dans la nuit une tâche plus sombre que les autres, ce sera moi enfreignant les obligations du sommeil, du silence et de la mort, moi qui aura traversé ces strates d'une géologie imparfaite pour me manifester dans ma parure d'étole sombre.
Je croyais tenir dans mes veines le discours de cent mille suicidés, et offrir à ces fragilités de la vie, à ces précieux fendus par le centre, un destin à hauteur de leurs cris. Et seulement, je suis un de ces échoués, la figure enduite de sable et d'argile, je suis pareil à leurs famines, pareils à leurs limites. La fêlure me vient dedans, je m'entends rompre, soyez attentif, le dernier poème arrive quand la voix rompt.