Place à l'éclair
J’écris régulièrement, en ce moment, à la terrasse d’un café de Suresnes, Place du Général Leclerc. Je m’y rends en après midi, avant la cohue que le printemps amène, pollen à quoi je demeure allergique. Dans cette ville bourgeoise, les personnes âgées fréquentent abondamment les cafés, les cheveux de riche couvrent les crânes des hommes et les femmes, cheveux teints et nets, semblent toujours quitter un salon de coiffure.
Des groupes, d’individus plus jeunes, allant de 30 à 55 ans, squattent, pour des déjeuners tardifs ou des collations anticipées cette place. Ces gens parlent fort. Leurs conversations, toujours, mises en scène de leur position sociale (en réalité de leur fantasme de cette position), sont banales et comprennent un je-ne-sais-quoi de vulgaire. Ce grotesque, s’il se trouve à Paris, ne se rencontre pas tant chez les parisiens, cette vulgarité sent la propriété sans charme, sans aucune sciure d’ébéniste, leurs vêtements sont propres, les chemises boutonnées jamais comme il faut, un bouton de trop (attaché ou détaché).
Les femmes possèdent davantage de style, non qu’elles y prêtent plus d’attention, les hommes aussi y consacrent du temps. Il s’agit, pour elle, d’une ancienne nature, sa mère en constitue, par ailleurs, un criant exemple. Les marques féminines dédiées à ces catégories socio-pro, habillent mieux leurs consommatrices. Voilà tout.
Ils rient et s’amusent rarement. Quelques uns dominent la conversation, les autres attendent.
L’argent, sous toutes ses formes, occupe l’essentiel du bavardage, sous toutes ces formes ou presque parce qu’il élude, en le laissant deviner, le revenu. Il se déduit des vacances à venir ou passées, il se déduit des travaux annoncés et des acquisitions prochaines, il se comprend, aussi, par ce qui est trop cher. Ces personnes sèment des indices qui, bien assemblés, reflètent leur tranche d’imposition, leur parole est une déclaration fiscale biffée.
Leur assurance me fascine, celle des hommes surtout, en ce qu’ils ne la feignent pas. Elle les déborde, strates et strates additionnées jusqu’à cette perfection de morgue, de capacité à décider et ordonner. Ils s’expriment en questions rhétoriques sans point d’interrogation. Aucune réponse ne peut dépasser ces paroles, leur mode d’existence est le présent de vérité générale.
A Suresnes je les vois plus nombreux que lorsque j’y vivais plus jeune. La ville, auparavant, comptait une plus grande diversité humaine, des historiques, ceux qui ont vu la ville changer, sa bascule, dans les années 80, à droite. L’édification des bâtiments - j’y reviendrai dans un prochain article - fonctionnels de cadres sup, d’un moderne en toc.
La ville rase son histoire et remplace les vieux immeubles ou les petites maisons de ville, par des logements, tous clones les uns des autres, habités par des clones, aussi.
à côté un homme parle d’une bague de 25 (?) carats, parce que je porte mes écouteurs à réduction de bruit et son blanc, je n’entends pas davantage.
Leur assurance continue de m’épater, une assurance sans intérêt, parce qu’elle ne porte pas assez loin comme ces hommes ou ces femmes, violents, durs, affirmés qui n’emploient leur pouvoir qu’à de médiocres ambitions. Ils vivent dans un petit monde et prennent le plafond de deux mètres cinquante - la norme - pour le ciel et ne s’étonnent pas, voyant la lumière tomber du plafonnier, de n’y trouver aucune constellation. Aux nuits vides désormais accoutumés.
Lorsque je squatte les endroits chics de Paris, les grandes brasseries, Chez Castel, les grands hôtels, ou le Raspoutine, je ne trouve pas ça. Pour, peut-être plus répugnants en apparence, les êtres humains y possèdent une forme de complétude. Entiers ou tentant de l’être. Certains, dans ces lieux, seront submergés, bien entendu, mais, au moins, auront tenté d’échapper à quelque chose dont ils ignorent - ignoreront toujours - même le nom. Les autres ceux de Suresnes ou n’importe quelle bourgeoisie moderne, celle de la province, appellent ambition ce qui relève d’un conformisme inquiet. Ils se reproduisent à bas étage. Certains diraient, avec joie, que s’ils composaient, depuis toujours, l’humanité entière, la Tour de Babel n’eût pas été seulement imaginée, ni l’Amérique envahie. De petites chefferies.
Quitte à survivre autant survivre avec panache.
je pense à ce garçon Simon Collin, dingue du dernier degré, alcoolique drogué au benzo que je croise parfois, qui flotte, il organise des interviews chez lui avec des « personnalités » suivies d’un dîner. Il n’y invite, à l’exception de ses amis proches, que de jolies filles qu’il trouve sur instagram, celles-ci acceptent, voulant bénéficier de l’exposition apportée par ce garçon et, s’aimant, il faut le dire, ainsi sollicitée. De nombreuses filles - ma compagne - déclinent l’invitation, la curiosité et la petite ambition ne comblant pas la suspicion. Pourtant, il parvient toujours à remplir sa table et les filles sont jolies, et les invités étonnamment connus. Ces filles, qu’il invite, justement, tentent, sans réel danger, je crois, mais elles tentent de débuter quelque part puisque le bal, celui jadis des de-débutantes, ne les peut admettre. J’ai plus d’estime pour elles et même pour ce bouffon haïssable de Simon Collin que pour le monde entier.
Oui, je déteste, chez ces gens là, leur platitude extrême, tout d’eux peut se deviner, ils dessinent une ligne droite, qui traversera tout, y compris les autres, voilà leur crime, cette ligne ne s’élève pas, ni courbe, f(x)+1. Je ne les nomme pas médiocres non plus, leur cruauté les distingue de ce mot, une banalité.