J'aime pas les gens heureux. Le bonheur fait perdre aux gens cette lueur, cette quête, ce désir. Cette gravité surtout qui seule les rend intéressants. C'est fade le bonheur. Ça veut que la terre entière, en plus de l'immaculer -et le bénir-, en soit confident et confesseur, frère et parent, associé et envieux. Il faut faire attention à ne pas le souiller. Rester bien derrière les bandes de peinture qui délimitent le périmètre accessible. C'est détestable en plus d'être temporaire. C'est de l'éternité périssable, de la gélatineuse éternité. Un heureux ça bave les mêmes phrases, les mêmes promesses déjà salies par tant de corps, de bouches, d'envie, de dictionnaire, d'infirmes littérateurs. Le bonheur c'est une putain qui se met horizontale pour pas grand chose et qui s'en va les poches pleines des rêves, envies, désirs, passions. C'est une putain qui met la mort à l'âme comme toutes les belles prostituées qu'on aime. Ça vieillit d'être heureux, on se ride dedans, on a les viscères qui pourrissent bien vite, le foie qui ne supporte plus aucune ivresse et l'estomac, l'estomac qui hurle d'une faim vide. Ça fait même mourir les plus tremblants d'être heureux. Ceux qui ont cru qu'il y avait un bonheur ailleurs que dans les pauvres secondes de l'orgasme sont morts de trop espérer. Les autres, les comme moi, sont des curés athées. Des qui vivent au nom du sublime, du seul sublime littéraire.