Parfois, comme ce soir, parce que je ne parviens plus à dire, que la parole s'est érodée jusqu'au silence, jusqu'au vide, jusqu'au blanc. Parfois, comme ce soir, je pressens -en buée, fumée, vertige, spasmes- l'existence d'une « langue usée ». Langue intermédiaire entre la langue morte et la langue vivante. Langue épuisée, somnolente dans la bouche des muets. Langue jamais reposée, jamais tranquille, jamais neuve. Langue d'infirmes. Langue de trop tôt, langue couleur de la nuit interdite et du matin maussade. Langue à l'horizon -l'infini- effondré, brisé, courbé comme une prison de signes définitifs, de condamnations définitives, de lois constitutionnelles. Langue de lenteur. Langue administrative. Langue frustrée. Plus jamais langue du tout là-bas exotique, de la peur, des animaux sauvages et de la fuite mais langue dressée, limée, étriquée et descriptive. Langue dépassée, presque oubliée. Langue mortelle, langue maigre mais non pas langue affamée, langue sèche, désertique mais non pas langue assoiffée, mais non pas langue orageuse. Langue incapable d'avouer son désastre, langue terminée, achevée, close et pâle. Langue de bagnards, de bègues et de paralytiques.

Voilà ce soir la langue - usée - que je parle : langue de condamné à mort, d'excommunié. Enfin, langue de banquier ou d'écrivain à succès.

 

 

(...)

 

Le poète doit parler une langue fragile. Une langue insoupçonnable.